Le Voyageur passait une grande partie de sa vie sur les routes du Monde et, heureux comme Ulysse, il revenait vers le banc de pierre, comme on revient sur ses pas, comme on revient boire à la source. Ce banc était à l’ombre d’un acacia. Là, comme à chaque retour de voyage, il retrouvait Alexandre. Ce jour-là, le vieil homme ne lui demanda pas d’où il venait, comme à son habitude, mais : "Alors, le Voyageur, que deviens-tu ?".
Que deviens-tu ? La question prenait le Voyageur au dépourvu. Cette question-là, orientée sur le soi en devenir, exigeait de mettre un peu d’ordre dans ses histoires, de les regarder en perspective. Elle appelait une réponse non pas sur l’écume des faits tels qu’il se les racontait, mais sur ce qui donnait sens à sa chevauchée du Monde. Cette question appelait une réponse, non pas sur la trivialité des anecdotes, mais sur l’essence même du Voyage.
Des histoires, des tas d’histoires, ne font pas forcément une Histoire. Mais y avait-il une réponse à la question ? Le Voyageur regardait les montagnes qui l’entouraient et qui avaient été le berceau de ses rêves d’enfance, de ses rêves de départ. Il ressentait maintenant le désir impérieux de savoir si sa vie avait suivi un semblant de chemin ou si, en fin de compte, elle n’était qu’une errance, un bateau ivre. Un flot d’images le submergeait. Mais s’il voulait tirer quelque enseignement de ce qui avait été vécu, il devait s’arrêter sur quelques fragments de vie, à ses yeux remarquables.
Ainsi, UN JOUR QU’IL AVAIT perdu ses papiers dans le sud algérien, le Voyageur s’était assis sur le bord de la piste, sans un sou en poche, pour constater que sans identité et sans argent, il n’avait plus aucune existence aux yeux du douanier du poste frontière, enfin pas plus que celle du chien galleux à qui il donnait des coups de botte. Que la reconnaissance de l’Autre dépendait de ce qu’il avait ou pas, et non pas de ce qu’il était. Qu’il y avait un monde entre l’existence et la reconnaissance.
UN JOUR QU’IL AVAIT été impliqué dans un accident de voitures sur les routes du Kerala, un accident mortel, le Voyageur avait forcé son jeune chauffeur indien à toucher le corps de l’enfant écrasé par le camion, pour lui incorporer la notion physique de la mort, notion qui lui était complètement étrangère. Mais Le Voyageur avait oublié qu’il était dans le pays du Bhagavad Gita et de la soumission à la loi du karma. Le jeune chauffeur indien avait ensuite repris le volant, et comme si rien ne s’était passé, s’était remis à foncer dans la foule, klaxon bloqué. Le Voyageur avait alors accepté l’idée que son destin puisse dépendre de cette incompréhension.
UN JOUR QU’IL AVAIT acheminé des vivres dans le Sahel pendant les grandes années de sècheresse, le Voyageur avait rencontré un petit groupe de Peules, des femmes isolées, résignées à la mort qui semblait les attendre dans le creux de ces ravins perdus. Les hommes étaient partis sauver le peu de bétail qui leur restait, partis là-bas, quelque part dans le sud, vers les puits de Maradi. Les reverraientelles jamais? Une femme vint le voir pour lui demander de sauver sa fille. Elle n’avait plus rien, et n’était pas sûre de lui donner à manger demain. " Prends-la, dit-elle, je te la donne, emmène-la avec toi ". L’enfant était belle, il y avait de la fierté et de la vie dans ce regard. Elle se tenait là devant lui, prête à partir, à tout quitter : elle avait fait son choix. Lui aussi, il eut à choisir, et il choisit de laisser l’enfant à son sort. Et toute sa vie, ce regard lui rappellera que l’autre choix l’aurait engagé totalement, mais que n’importe quel choix bouleverse toute une vie.
UN JOUR QU’IL AVAIT été porté par la prière des foules blanches se prosternant d’un même coeur vers Allah sur l’immense parvis de la mosquée d’Ispahan, un jour qu’il avait suivi sur les routes poussiéreuses du Maharastra les milliers d’adeptes qui se rassemblaient autour du gourou Saï Baba, comme une volée de papillons cherchant la lumière, un jour qu’il avait cheminé corps contre corps, le visage couvert de pigments, comme tous ces milliers de pèlerins venus vénérer la danse de Shiva dans la pénombre de la grotte sacrée de l’île d’Elephanta, un jour qu’il avait été pris de compassion à Lourdes devant les regards de ferveur exaltée des paralytiques en procession, implorant Dieu de les guérir, un jour qu’il avait senti son corps se fondre dans les pulsations de la transe vaudou qui avait saisi les centaines de fidèles réunis dans la cathédrale pourtant très catholique de Cotonou, à chaque fois, à chaque fois, le Voyageur se demandait si l’émotion des hommes, l’émotion religieuse, l’émotion corporelle, la ferveur vibratoire et collective, n’était pas en fait la vraie nourriture des dieux.
UN JOUR QU’IL CONTEMPLAIT la nuit étoilée dans les montagnes désertiques du Hoggar, dans cet ermitage de prière perdu entre deux immensités, celles du Ciel et de la Terre, le Voyageur avait entendu sa compagne de voyage murmurer quelques vers d’un poème qui lui revenait en mémoire. C’était Booz endormi, de Victor Hugo :
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre
Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,
Immobile, ouvrant l'oeil à moitié sous ses voiles,
Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été,
Avait, en s'en allant, négligemment jeté
Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.
Puis une voix s’était élevée dans le silence, un chant, beau comme une prière. Le Voyageur s’était alors demandé si l’émotion ressentie, et partagée, devant tant de beauté et une si belle harmonie, oui si la Beauté et l’Harmonie elles-mêmes n’étaient pas un avatar, n’étaient pas un leurre de l’esprit pour rendre supportable la question (la seule vraie peut-être), la question lancinante, torturante, fichée dans le creux de chaque cellule de nos corps : celle de la trajectoire éphémère de notre être dans l’effroyable infini du vide.
Sur le chemin, il avait rencontré d’autres voyageurs, des chasseurs de Lumière comme lui. Certains la cherchaient dans la pierre-matière, d’autres dans la
pierre-esprit. Il s’était joint aux uns, qui travaillaient avec la Lune sous la voûte étoilée ; les autres l’invitèrent à descendre dans la nuit d’un cabinet de réflexion et quand il était sorti
des ténèbres, ils l’avaient reconnu comme un frère. Le voyage continuait. Il savait désormais que c’était un voyage vers la
Lumière ...
Antoine, 10 novembre 2010
MAJ 30 11 2010 *


