Propos maçonniques
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Les soirées privilégiées ne peuvent
se produire, en maçonnerie, que dans les loges qui, au moyen d’un rituel, pratiquent l’art d’ouvrir une porte sur un monde hors du temps et libéré de toute limite : le monde du
sacré. "Est sacré, l’être ou la chose ou
l’idée à quoi l’homme suspend toute sa conduite ; ce qu’il n’accepte pas de mettre en discussion, de voir bafouer ou plaisanter, ce qu’il ne trahirait ou ne renierait à aucun prix" (Roger
Caillois).
La tolérance mutuelle, le respect des autres et de soi-même, la liberté
absolue de conscience, l’amour fraternel, possèdent bien, pour les maçons, l’intangibilité et l’inviolabilité de ce sacré là. C’est pourquoi le sacré reste incontestablement une notion
fondamentale de la conscience humaine et une valeur fondamentale de la franc-maçonnerie. Car s’il y a quelque chose sacrée en maçonnerie, c’est bien le respect et l’amour de l’homme qui fonde et
nourrit tous les autres sacrés.
Liberté, Egalité, Fraternité
Tous, sous des mots contradictoires, nous suivons les mêmes élans et
nous partons en guerre, les uns contre les autres, en direction des mêmes terres promises. Certes, nous parlons de Liberté, mais cette liberté reste limitée au tort causé à autrui. Certes, nous
parlons d'égalité, mais faute de définir sur quoi fonder cette égalité, elle devient une somme de contradictions insurmontables. Quant à la fraternité, nous sommes trop souvent frères "en quelque
chose", au lieu d’être simplement frères "tout court". Et nous laissons glisser notre humanisme qui repose sur l’homme, vers cette termitière qui repose sur la somme des individus.
La Franc-maçonnerie, dans le respect de son histoire et de son héritage est devenue aujourd’hui une mosaïque de sociétés
philosophiques, trop bourgeoises, trop somnolentes, tenant ses réunions dans des loges confortables, sous la protection des pouvoirs publics, pour des méditations un peu tristounettes sur des
sujets prétendus "symboliques" ou "sociétaux".
Et certains maçons, trop sensibles aux honneurs, aux cordons et
aux titres d’un autre âge, pourraient parfois donner l’impression que nous cultivons, sous l’égide de grands anciens, une tradition qui fut naguère révolutionnaire. "Il nous plaît - dit un
rituel - de rattacher nos usages à ceux d’autrefois. Dans ces enveloppes abandonnées, nous trouvons encore d’utiles leçons, avec le charme du souvenir". Certes, mais parfois
…
"Les titres, les insignes, n’éveillent pas l’intelligence, mais ne
satisfont, hélas, que le goût du galon", constate Albert Lantoine, dans son livre Hiram couronné d’épines. Et il ajoute, dans son Histoire de la franc-Maçonnerie Française
: "Le maçon adore parler, car cela le dispense de penser. Dans les temples, le Verbe est Dieu… Le Franc-maçon résout les questions sociales avec l’intrépidité des ignorants. Et il use du
mot de philosophie avec une dilection telle qu’il en arrive à se croire philosophe… Le Franc-maçon ne conçoit pas d’autre moyen de propagande que la parole. Dans les Loges, le Verbe est Dieu… On
appelle cela des morceaux d’architecture, mais ce sont des mots et des mots " … Parler, c’est agir, mais qu’en est-il quand il n’y a plus que des paroles et encore des paroles, comme s’il
suffisait de parler pour faire ?
Un projet exigeant et cohérent
Un certain jour, nous sommes entrés en maçonnerie, sans trop savoir
exactement pourquoi et nous nous sommes mis en marche. Mais aujourd’hui, ne sommes nous pas pris au piège d’une bonne structure, qui par des méthodes de travail obsolètes et le mirage d’une
tradition symbolique, nous immobilise en nous prenant du temps que nous pourrions consacrer plus efficacement, dans la vie profane, à des formes d’actions adaptées à nos convictions ? Et nos
actes sont-ils en harmonie avec nos discours ?
La Franc-maçonnerie ne peut se contenter de prôner un ordre et une
ligne sociale que, par tradition, elle juge meilleurs. Pour réaliser son idéal, elle doit d’abord former des hommes libres, capables de juger, d’exister et d’agir par eux-mêmes. Plus que des
militants, elle doit former des sages, qui à partir de leur culture, de celle des autres et du monde, persévèrent pour progresser avec prudence et mesure, vers plus d’harmonie, d’unité et
d’universalité, condition de toute fraternité.
Il est vain d’espérer que d’emblée, les communautés se recréeront de la
masse. Longtemps encore, celle-ci restera centrifuge. Pour rassembler les hommes et résister à la dispersion générale, il faut des groupes réunis par un projet exigeant et cohérent. En perdant
l’illusion de la facilité, il s’agit donc, pour nous maçons, de poursuivre notre chemin, en mettant nos actes en harmonie avec nos discours et de nous y tenir avec optimisme, honnêteté et
rigueur. En trois mots, "vivre en maçon".
L’image que nous devons donner de la Franc-maçonnerie ne peut être
celle d’une sorte de conservatoire d’un humanisme édulcoré. Nous avons la certitude qu’elle détient une partie des raisons que les hommes et les femmes d’aujourd’hui ont d’espérer. C’est cette
image là que nous devons présenter à l’extérieur, en accordant, dans le contexte profane et maçonnique, nos actions avec les principes de notre Ordre, en nous souvenant qu’un homme n’est pas ce
qu’il dit, mais qu’il est ce qu’il fait.