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Propos maçonniques
On m’a dit que la franc-maçonnerie n’est pas une école, ni une académie … La loge n'est pas le Collège de
France. Elle n’a rien à enseigner, pas de dogme, pas de catéchisme, pas de vérités … Certes elle rassemble des gens qui, sans elle, auraient continué de s’ignorer …
Certes elle choisit ce qu’elle nomme des hautes valeurs morales. Mais elle
ne recrute pas, sur diplôme, des intelligences formatées par l’Université. Chacun travaille donc à son niveau. Les planches ne sont pas forcément des thèses. Elles marquent les étapes d’un
cheminement personnel. Elles ne peuvent donc pas être médiocres ou mauvaises.
Libre
?
Je n’ai rien à enseigner, je n’ai pas de vérités. Je n’ai pas de maître, pas de gourou, pas de prêtre… Dans le même temps, je ne sais pas le libre penser, je
ne sais pas penser librement … Je vois trop les œillères, les ornières, les influences : la toile qui se tisse autour de moi pour nourrir ma réflexion et l’orienter sans que je puisse l’éventrer pour m’en échapper, qui me produit
à penser dans un sens ou dans l’autre.
J’ai bien quelques certitudes, qui me servent de béquilles. Notamment, le doute. Non pas le Doute ! Mais le fait que "Je" doute. Notamment je doute de moi-même (bien sûr) et de ce que je pense, et de ce que je suis,
et de ce que je vois, et de ce à quoi je crois … Je vois venir avec circonspection et scepticisme celui qui est plein de conviction et de ce fait plein d’affirmation et qui m’envahit de son
prêche pour me convaincre et m’encombre le paysage de son ego, justifié par la vague qui le porte et déferle sur mon libre-arbitre …
La Loge
Cependant, il me reste quelques interrogations
… La Franc-Maçonnerie incite à une recherche personnelle, à une descente en soi, pour y prendre connaissance du Moi, c'est à dire de sa personnalité profonde. Plus particulièrement le Grand
Orient de France invite à s’interroger sur le monde et son organisation. Il suggère aux initiés d’y aller chercher matière à réflexion et même d’y porter les vérités acquises en loge.
On observe que, pour ce projet, les frères ont besoin de se retrouver en loge. Là, ils trouvent un monde de symboles, des repères, des guides, des bornes, des décors, des rites, des rituels, des traditions, des obligations, des engagements, des serments. Il
faut croire que tout cela a un sens pour eux et porte efficacité, exerce une influence. La loge modèle, façonne, impulse, insuffle, aide… C’est dire que ce n’est pas innocent, que ce décorum n’est pas là pour rien, qu’il est donc
institué intentionnellement, que tout cela porte un sens.
C’est la question du sens qui me préoccupe. Que peuvent signifier par exemple le Triangle, le Delta lumineux et l’œil ? Ou la
corde à nœuds avec ses lacs d’amour ? Ou les colonnes avec Jakin et Boaz et Hiram, le temple de Salomon, les épées et le poignard ? Pourquoi des Chevaliers, des croix et des chapeaux ? Et ce
meurtre qu’il faut venger ?... Je connais certes des réponses, des exercices de style, des planches brillantes sur ces sujets, qui
exercent la réflexion de chacun dans un sens ou l’autre. Je connais des livres censés donner l’aide, orienter la recherche, des bibliothèques entières inépuisables et fort achalandées. Je connais
des Frères impérieux, détenteurs du sens, érigés en gardiens du temple et de ses rites. J’observe, écoute, entends. Je ne comprends
toujours pas, entendez que je n’assimile pas, je n’intègre pas tout, dans les affirmations, les propositions, le sens qui ne se dégage pas …
Qu’en est-t-il d’une appartenance à l’Ordre Maçonnique par la voie du Grand Orient de France ? Sans revenir sur les étapes d’un chemin que chaque maçon
connaît pour l’avoir parcouru, que penser d’un Ordre qui travaille à la Concorde Universelle et à l’amélioration de l’humanité ? Mais qui consacre l’essentiel de son activité et de son énergie,
depuis trois siècles, à secréter des dissensions et des divisions, qu’il s’épuise ensuite à vouloir réduire et résoudre ? Et du fait de mon appartenance, il faudrait que je porte intérêt à des luttes d’influence et que je m’implique dans des
équations complexes, dont les paramètres obscurs me sont étrangers, sauf à fréquenter des rumeurs de parvis qui m’indiffèrent. Certes je crois voir qu’il en faut pour tout le monde et que la diversité des organisations, des obédiences, des chapelles,
des rites et des rituels répond à la diversité des opinions, des cultures, des individus et permet à chacun de trouver un havre dans une maçonnerie tolérante, qui prône la fraternité et la
solidarité. Pourquoi faut-il que quelques dogmes, le goût pour certains rigorismes, l’appel de la chicane, le besoin de s’affirmer, le goût du pouvoir, disperse les énergies qui se consument en
vain dans l’illusion et la vanité ? Entrant en maçonnerie, on m’a initié dans
l’Emotion, déclarant derrière Platon qu’il n’y a rien à enseigner. Mais que l’Amitié et la Fraternité permettaient de franchir les épreuves.
Dès lors on a bien voulu, au-delà des serments, m’accorder la grande lumière en me plantant au début d’un chemin dont on ne m’a indiqué ni l’entrée ni le but. On
naviguait dans l’implicite, on m’accueillait dans l’auberge espagnole. J’imaginai qu’on me libérait
des carcans idéologiques, des présupposés philosophiques, des pétitions politiques. J’imaginai la liberté de penser affranchie des avatars de l’histoire, des coercitions morales, des préjugés
sociaux, des préalables dogmatiques … Libre enfin de tout reconstruire, de tout examiner et de proposer à l’envi : des pistes de réflexion, des modèles à façonner, des principes à moduler, des
utopies sages et raisonnées … Mais je me trouvai aux prises avec Hiram et Salomon,
Jakin et Boaz, des méditations sur l’apocalypse, des chevaleries et des rose-croix, sans compter les Kadosh et autres résidus de bible, hébraïques, chrétiennes, catholiques, protestantes … Vive
la liberté, l’urgente liberté …
Le Chevalier
Qu’est-ce à dire en franc maçonnerie, qui prétend s’être libérée pour construire un monde libre ? Le chevalier n’est pas un acteur de liberté, en tout
cas, pas dans la société médiévale ou dans la société d’Ancien régime dont il constitue l’armature. Que vient-il faire en maçonnerie ? Ou plus précisément pourquoi la franc-maçonnerie du XXIème
siècle en cultive-t-elle la tradition et le propose-t-elle comme
modèle et parangon de son idéal ? On nous dit qu’il assure la
promotion par le haut, que le "sujet" serait honoré d’être élevé, hissé au rang de privilégié. Qu’est-ce que cela signifie dans notre société fondée sur l’Egalité, dans notre société qui
revendique l’Egalité ?
La Loi est la même pour tous. Elle a valeur universelle. La franc-maçonnerie des "Hauts" Grades du Grand Orient De France va-t-elle instituer des privilèges
(littéralement des lois particulières) pour une catégorie des frères ? Elle s’en défend bien sûr, disant que ce modèle impose des devoirs et non des avantages. Il n’empêche qu’elle garde ce
modèle pour la promotion du citoyen franc-maçon. Même si celui-ci n’est pas dupe,
car on peut être franc-maçon et néanmoins intelligent … Même si celui-ci s’amuse de se voir affublé de titres abracadabrants dont il perçoit le côté désuet et superfétatoire, il n’empêche qu’il
en assure la pérennité sous l’argument qu’on ne touche pas à la Tradition.
La Tradition
Je comprends qu’elle transporte un message, qu’elle doit avoir un sens, qui dit-on vient du fond des âges, même s’il est sibyllin, abscons, porté par des
gestes, des symboles, des émotions, parfois enseveli sous des rites, des formulations, des mythes, caché peut-être dans des pratiques rituéliques non explicites qui recèleraient du sens, même si
celui-ci reste à découvrir … Initié par la transmission d’une tradition dont je ne
comprends pas nécessairement le sens, je suis néanmoins porteur du message qui me sera révélé le jour où je serai apte à le recevoir, à le comprendre, c'est à dire peut-être jamais. Mais
peut-être ce jour plein de lumière où j’aurai accompli assez de progrès, parcouru assez de chemin pour que le secret me soit enfin divulgué et devienne clair et audible.
C’est pourquoi certains soutiennent qu’il ne faut toucher à la Tradition, ni l’amputer, ni la modifier, au
prétexte qu’on n’y comprend rien, car par ignorance, on court le risque d’enlever des éléments essentiels, porteurs de sens, sous leurs aspects anodins. Ainsi la tradition devient sacrée et
chaque point du rituel inamovible. Alors, le chapitre "Je Doute" deviendrait sacrilège ?
Certes le rite français s’autorise d’une plongée dans l’histoire qui crédibilise sa résurrection et fonde sa légitimité, puisqu’il trouve des racines dans le
XVIIIème siècle. Mais son aggiornamento des années quatre vingt dix le rend suspect aux yeux des gardiens du temple. A
fortiori les manipulations de rituels auxquelles se serait livré le chapitre "Je doute" interrogent
beaucoup de frères des "hauts" grades, même dans le rite français, car ils considèrent comme d’une audace inconsidérée la suppression des armes blanches (poignards et épées), le rejet de la voie
chevaleresque, la promotion du citoyen comme parangon de la maçonnerie.
Les femmes
Maj 19 10 09 - GA - L0
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