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11 juin 2008 3 11 /06 /juin /2008 23:12

"Puis apparaîssait un "Graal" que tenait entre ses deux mains une belle et gente demoiselle. Une si grande clarté s'épandit dans la salle que les cierges pâlirent, comme les étoiles ou la lune quand le soleil se lève" ... Cette étrange description, due à Chrétien de Troyes a projeté dans toute l'Europe le mythe du Graal. Connu surtout à travers un opéra de Richard Wagner, le Graal a hanté bien des imaginations.

Tour à tour écuelle, plateau, vase contenant le sang du Christ, pierre tombée du ciel, cet objet magique et divin demeure le mystère des mystères, la lumière inaccessible vers laquelle tendent toutes les énergies humaines.

Alors,
le Graal est-il un trésor, comme l'ont pensé ceux qui l'ont cherché dans la citadelle Cathare de Montségur, dans la forêt de Brocéliande, ou dans l’abbaye de Glastonbury en Grande Bretagne ? Le Graal est-il la grâce divine, comme l'ont dit les cisterciens ? Est-il la pierre philosophale, comme l'ont pensé les hermétistes ? Ou bien n'est-il tout simplement qu'un épisode de la légende du Roi Arthur ? Je partage plutôt le sentiment de ceux qui pensent que le Graal est un objet merveilleux dans lequel chacun de nous peut enfermer le but de sa propre quête spirituelle.

Dans le haut Moyen Age, les troubadours composaient leurs chansons et les ménestrels les chantaient dans les Cours. Les premières chansons rendaient hommage à la femme et prônaient l'amour illicite avec un abandon païen. Au fil du temps, l'adoption par le système féodal d'un code d'honneur rendit le badinage amoureux un peu plus fictif que réel et la poésie, sensuelle au XIIème siècle, devint plus spirituelle, plus spiritualiste, au XIIIème. A la chanson de geste, dédiée à Charlemagne et à sa Cour, succéda le roman.
C'est ainsi que les histoires d'Arthur et de la Table Ronde devinrent des romans.
La vision du Graal - Porche Nord de la cathédrale de Chartres

Arthur était un roi Breton légendaire qui défendit au VIème siècle l'Angleterre occidentale contre les Saxons. Les récits de ses exploits circulaient oralement dans toute l'Europe. Et au XIIème siècle, lorsqu'on y ajouta l'amour de Lancelot pour Guenièvre et la recherche du Saint Graal, Robert Wace et Chrétien de Troyes transformèrent le cycle complet en romans. Ainsi fut élaboré le monument littéraire le plus remarquable sur la Chevalerie courtoise, racontant la légende d'Arthur et de ses Chevaliers de la Table Ronde, idéalisation de la chevalerie qui se termine par la recherche du Graal, le plat de la Cène, et le Vase dans lequel Joseph d'Arimathie aurait recueilli le sang du Christ sur la croix.

 

Dans la préface du "Roi Pêcheur", Julien Gracq nous fait bien remarquer, qu'après une longue éclipse de la prospection des mythes, on ne nous laisse plus ignorer aujourd'hui que c'est de notre époque dont il va être question et de nulle autre. Le Graal renvoie au Jardin des Hespérides, la quête au voyage des Argonautes. Les mythes du Moyen Age ne sont pas des mythes tragiques, mais des histoires ouvertes : Tristan, la tentation de l’amour absolu, Perceval, celle de la possession divine ici-bas. La conquête du Graal représente une aspiration terrestre à la surhumanité. Reste, au centre, au cœur du mythe, ce tête à tête, ce corps à corps poignants ici, maintenant, toujours, de l'homme et du divin.

Sans s'attarder sur les confusions auxquelles sont sujettes les différentes versions de l'histoire du Graal, il est permis de tracer un plan d'ensemble mettant en relief les faits principaux. Aucune version ne conteste en effet que Joseph d'Arimathie, par la grâce du Christ qu'il avait enseveli, était possesseur du "Saint Vessel" dans lequel il aurait recueilli le sang du crucifié. C'était le vase dans lequel aurait été célébrée la Pâque. Mais, Joseph d'Arimathie n'est pas resté en Palestine. Délivré de la prison où il avait été enfermé, il fonde avec ses parents et amis, un petit groupe de croyants qui se rendra ultérieurement en Grande Bretagne, où se dérouleront les aventures du Graal. Seulement il y a, entre la Palestine et la Grande Bretagne, une étape intermédiaire, dans un lieu non précisé, où se placent plusieurs événements importants. Tout d'abord, la construction d'une table, qui sera la seconde des tables célèbres, intermédiaire entre la table mystique où fut célébrée la Cène et la Table Ronde. Ensuite, la pêche miraculeuse de Bron, le beau-frère de Joseph. Le poisson qu'il prend sera étroitement associé au Graal et son possesseur sera nommé le Riche Roi Pêcheur. Enfin le châtiment d'un certain Moïse, qui a voulu s'asseoir à la table sainte sans en être digne sur le siège vide, et réputé "périlleux" symbolisant la place de Juda. Et on voit le Graal distribuer tantôt des aliments terrestres, tantôt la grâce divine.

Il existe une extrême variété de conceptions quant à l'aspect du Graal. Toutefois, deux tendances générales se dégagent. Le Graal est soit décrit comme un objet matériel, un vase qui doit être porté, soit il tend dans d'autres récits vers l'immatérialité et se déplace seul pour apparaître à ceux qu'il honore de sa grâce. Le Graal a cinq aspects qu'il n'est pas permis de dire. Seul, le Roi Arthur a le privilège de les voir ensemble. On peut songer, à ce propos, à cette phrase que l’on entend parfois dans certains milieux ésotéristes : "Le secret du Grand Oeuvre a été publié dans sa totalité, mais par fragments. Ces fragments sont dans un désordre voulu, noyés dans des banalités et des contre vérités. Il suffirait de les trier et de les remettre en ordre pour avoir le secret complet". Malheureusement, cette condition, qui semble pourtant si simple, est impossible à réaliser. Il en est sans doute de même pour le Graal et le problème est plus complexe, puisqu'il semblerait y avoir plusieurs solutions.

Je partage avec le docteur Barthélémy, auteur du remarquable ouvrage "Le Graal dans les récits français - Ses rapports avec le monde celte", fruit de vingt années de travail sur le Graal, les quelques conclusions provisoires qui suivent en remarquant que si l’on est seulement romaniste, on peut passer, sans les voir, à côté de vérités évidentes et que pour leur part, les ésotéristes sont incapables de freiner leur imagination sans se soucier des sources. En essayant de rester dans une attitude médiane, on peut considérer avec raison que la base du Graal se fonde sur le christianisme, au sens le plus large du terme. Mais ce christianisme semble assez particulier. Il est hérétique et ésotérique, vraisemblablement élaboré par un groupe extra-apostolique, n'admettant pas la primauté de Pierre et qui se serait réclamé de Joseph d'Arimathie. Ceci ne doit pas obligatoirement diriger nos regards vers la tradition Johannique, puisque les quatre évangiles font tous référence au personnage de Joseph d'Arimathie. On ne peut nier par ailleurs une influence celte, qu'il est toutefois très difficile d'évaluer, dans la quasi ignorance où nous sommes des doctrines enseignées par les sages de ce peuple. Ces propositions, limitées aux récits français, constituent une base réaliste pour formuler quelques hypothèses.

On admet généralement que la légende de la Table Ronde dérive du compagnonnage celte et particulièrement irlandais. Cette hypothèse nous amène donc vers l'Irlande au lieu du Pays de Galles sans toutefois oublier que Wolfram situe la cour du Roi Arthur à Nantes, près de la forêt de Brocéliande. Le fait que la légende du Graal se soit coulée dans celle de la Table Ronde pourrait venir à la fois de l'immense succès de la Table Ronde ainsi que de la fusion, sans doute ancienne, du christianisme ésotérique avec les légendes et enseignements druidiques. Une élève de Rudolf Steiner écrivait en 1957, sans toutefois donner de justifications : " l'Archange celtique devint l'inspirateur du christianisme ésotérique. Celui-ci est resté, à l'époque chrétienne, imprégné de la sagesse antique. Dorénavant l’esprit celtique couve dans ses profondeurs. Il ne se manifeste plus qu'anonymement et par bouffées ".

On peut relever par ailleurs trois erreurs importantes, qui sont habituelles et dont il sera difficile de débarrasser l'opinion courante. La première consiste à ne pas différencier les deux figures du Roi Arthur, celui de la lutte contre les Saxons et le personnage mythique de la Table Ronde. On peut d'ailleurs se poser la question de savoir si le Graal est un mythe exemplaire ou une histoire évhémérisée, car c'est le Roi Arthur qui doit revenir et non le Graal. La seconde erreur consiste à croire que le prototype de l'histoire du Graal est constitué par l’œuvre de Wolfram ou par les rêveries Shopenhaueriennes de Wagner, alors que les récits français sont probablement antérieurs et incontestablement distincts du récit allemand. La troisième erreur est celle qui fait de Perceval un naïf, un "nice", victime d'une mère abusive.
De plus on commet généralement une autre erreur, en privilégiant le récit de Chrétien de Troyes par rapport à celui de Robert de Boron qui est, semble-t-il, le plus important. C'est en effet à Robert de Boron qu'il convient de s'adresser pour une première approche du Graal. Malheureusement son oeuvre nous est parvenue après avoir été très malmenée. Aussi est-il injustement méconnu. C'est lui, qui dès son premier récit, se place dans un cadre chrétien, mais nettement extra-apostolique et non romain. Tout son christianisme découle de Joseph d'Arimathie, qui n'a pas hésité à compromettre sa situation pour donner une sépulture correcte à Jésus et qui ne s'est ensuite soucié ni de sa résurrection ni de la propagation de sa doctrine.

On remarquera enfin l'importance des questions à poser. L'une d'elles est particulièrement significative : "quel est celui que l’on sert avec le Graal ?" Il y a donc deux nourritures, celle qui est distribuée à tous les convives et celle qui est réservée à un seul et qui est essentiellement spirituelle. Il est aussi question de "navigations" qui conduisent dans une sorte d'"au-delà" du Graal, soit dans une île lointaine, soit à Sarras - le point de départ - que le Graal a quitté pour venir en occident. C'est là qu'il abandonne la terre en y laissant le palais spirituel. Il est probablement exact de considérer le royaume du Graal comme "un autre monde", mais jamais Perceval n'a eu l'intention de dérober le Graal pour le ramener à la Table Ronde. On est donc loin de Gilgamesh cherchant la plante d'immortalité, ou des argonautes en quête de la Toison d'Or. Rabelais, lui non plus ne fera pas rapporter la "dive bouteille" dont les mérites sont accordés sur place.

Ainsi, huit siècles après avoir enchanté et nourri les rêves du poète médiéval Chrétien de Troyes, le Graal nous fascine toujours par son mystère. Cratère de l'initiation dans la tradition primitive, chaudron magique dans la tradition celtique, parole perdue dans la tradition maçonnique, souvent identifié à la sagesse ou au mercure alchimique, ce symbole, d'une si grande richesse, ne désignerait-il pas tout simplement le trésor caché dans l’âme humaine ? Drame spécifique de l'ère chrétienne, "l’ère des poissons", la quête du Graal constitue aussi et surtout une image de cette lente et douloureuse maturation intérieure que Jung appelle le processus d'individuation ? Se mettre en quête, ne serait-ce pas, en définitive, s'ouvrir à la réalisation du soi, autrement dit accueillir dans son temple intérieur l'incarnation de la divinité ?
 


Maj 19 10 09 - GA - L0

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Published by Eusthènes - dans Symbolisme
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