Propos maçonniques
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On ne dit rien
d'essentiel sur la cathédrale, si on ne parle que des pierres ...
Un livre de pierre et de lumière -
L'ère romane se
termine. On croit encore à la fin du monde. Mais la grande peur de l'An mille passée, le siècle de saint Louis s'ouvre plein de promesses. Entre 1170 et 1270 on édifie en France environ cinq
cents grandes églises gothiques et l'art du vitrail, auquel ce style d'architecture offre, dès 1140, un inégalable champ d'expression, atteint son apogée un demi-siècle plus tard. A cette époque
les livres sont rares. Ce sont des manuscrits que seuls possèdent les rois, les chapitres, les couvents. Les livres d'heures sont la propriété des riches. Aussi, le nombre des illettrés est-il
considérable. L'enseignement populaire est purement oral et le Peuple ne dispose que de ce livre, pour lui sculpté dans la pierre. Ces chaos de sculptures et de vitraux qui peuvent sembler de
prime abord issus d'imaginations aussi débridées qu'inco-hérentes ne sont toutefois pas le fruit du hasard. Ils attestent au contraire d'une création de génie par un esprit raisonné procédant
avec toute la logique et la méthode du Moyen Age et de la réalisation, suivant un programme univer-sellement admis, d'une œuvre d'éducation par l'image exprimant toutes les connaissances, toutes
les idées, toute la poésie d'une époque. Chartres - Porche Nord - Saint Jean-Baptiste au couchant du solstice
d'été.
Pendant plus de deux siècles et jusqu'à l'avènement de l'imprimerie, ces portails, ces porches, ces jubés, ces verrières et ces roses, seront le seul ouvrage ouvert aux humbles. Cessant ensuite
d'être compris, tous ces symboles n'intéresseront pratiquement plus personne et seront désormais considérés comme une décoration artistique, sans signification pour le Peuple, à l'intention de
qui ils furent jadis créés. Ce jour-là, dit Victor Hugo, "le soleil gothique se couche derrière la presse gigantesque de Mayence".
Un livre de pierre et de lumière
"Ce que les illettrés ne peuvent saisir par l'écriture leur doit être enseigné par la peinture et la sculpture" avaient décrété, dès le XIème siècle, les membres du synode d'Arras. De là
ce nouvel essor de l'art sacré qui devait atteindre son apogée à la fin du XIIIème siècle. Toutefois, l'initiative individuelle s'exprimait dans le cadre d'un programme strictement imposé par les
maîtres d'œuvre. Chaque statue, chaque personnage, par leur place, leurs proportions et à l'origine leurs couleurs, n'avaient pour but un quelconque désir de plaire. Chaque figure avait sa
signification propre et était en même temps une évocation. Elle témoignait d'une connaissance qu'elle était chargée de transmettre, elle enseignait …
Dans l'esprit des auteurs des cathédrales, quiconque devait pouvoir lire sans effort les histoires et les légendes en reconnaissant - aux attributs distinctifs qui étaient toujours placés auprès
d'eux - chacun des personnages sculptés sur les façades ou peints sur les vitraux. D'où cette coutume et cette méthode de représenter de la même manière et selon la même distribution, les mêmes
sujets d'un bout à l'autre de la France. Amiens, Chartres, Arles et Reims présentent, à quelques détails près, une étrange analogie de facture et toutes leurs statues, dont la forme peut
légèrement varier dans le détail, sont profondément semblables.
Partout on retrouve les scènes principales de l'Ancien et du Nouveau Testament ainsi que les vertus et les faiblesses de l'homme. Les faits historiques, les connaissances géographiques, les idées
et les mystères exprimés par des légendes, des récits de voyages et des symboles, font des portails et des fenêtres des cathédrales tout à la fois les feuillets d'une Bible, d'un livre d'histoire
et d'un livre de morale. Il y a là, devenue visible, toute la pensée du Moyen Age, à laquelle il ne manque rien d'essentiel et qui constitue, écrite dans la pierre et le vitrail, une véritable
encyclopédie dont les pages, toujours ouvertes, peuvent être lues par tous.
Un livre de symboles
Ainsi, pendant des siècles, des hommes ont sculpté la pierre, taillé le bois, fondu les vitraux de centaines d'églises et de cathédrales, en y sacrifiant parfois leur vie entière, dans l'anonymat
le plus absolu. Est-il réellement possible de concevoir qu'ils aient accompli un travail aussi gigantesque pour nous transmettre quelque légende issue d'une mythologie futile ? Ou bien, quel
enseignement capital, quel message fondamental ont-ils voulu nous léguer ?
En fait, dès que se manifeste le contact avec "l'Inconnu" par excellence, l'homme qui désire témoigner d'une réalité qu'il ne peut nier, mais dont il ne peut rien affirmer de contingent, se
trouve dans l'obligation de la voiler par des symboles qui, à leur tour, couvrent autant qu'ils découvrent ce qu'ils doivent transmettre. Le symbole est d'ailleurs d'autant plus riche qu'il est
insaisissable et par son ambivalence naturelle, il échappe aux critères habituels de notre analyse scientifique, rationnelle et logique.
Car le symbolisme n'est pas une doctrine ni une méthode. Il constitue plutôt une certaine manière de "voir" et de "savoir". Il est essentiel d'en être convaincu pour parvenir à en pénétrer
l'essence. Sans en discerner le sens profond, les Francs-Maçons restent cependant épris de la profonde cohésion du monde symbolique. Ils perçoivent d'instinct, qu'il s'agit bien moins de classer
des notions et d'étiqueter des personnages que de s'engager, à la suite des maîtres d'œuvre d'autrefois, dans une véritable aventure personnelle et vivante qui, en renouvelant le regard
intérieur, transfigure la vision de l'Homme. Il faut savoir lire ce livre et faire son choix, c'est dire ses pouvoirs et sa richesse.
Article
publié dans HUMANISME N° 131-132
Septembre - Octobre 1979 – pp. 55-57