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2 mars 2009 1 02 /03 /mars /2009 08:47

 

Liberté, égalité, fraternité : "Les trois marches du perron suprême" disait Victor Hugo. Peut-on encore accéder à la marche d'en haut sans retomber dans la terreur ou bien dans la niaiserie ? Et comment, au royaume morcelé du moi-je, retrouver le sens et la force du nous ? C'est ce défi, peut-être le plus crucial de notre temps, que Régis Debray s'emploie à relever dans ce livre. Un nous durable faisant toujours référence à une sacralité, séculière ou révélée, il se demande d'abord ce que sacré veut dire, concrètement ; et les droits de l'homme se donnant comme l'expression contemporaine de la solidarité humaine, il ose examiner ce que cette nouvelle religion civile nous fait faire, actuellement. Ce pénible devoir accompli, Régis Debray dégage les voies d'accès à une fraternité sans phrases, qui puissent en faire autre chose qu'un fumigène : un labeur de chaque jour. Dans la conviction que l'économie seule ne fera jamais une société.

Extraits :


Une évasive fraternité continue d’orner nos frontons, sceaux, frontispices et en-têtes administratifs, mais le mot ne se prononce plus guère chez nos officiels, par peur du ringard ou du pompier. Le président de la République se garde de l’utiliser, même dans ses vœux de nouvel an, lui préférant les droits de l’homme. Et quand un préfet plus audacieux le fait résonner le 14 Juillet dans ses pièces de réception, il ne tient pas trop à le voir se concrétiser le lendemain sous ses fenêtres.

Depuis 1848, date de son intronisation dans la triade républicaine, il a perdu son chic et s’est fané. Dans la "sainte devise de nos pères", la petite dernière est devenue orpheline. Pas de statut conceptuel, pas d’entrée dans les dictionnaires de philosophie contemporaine. Liberté d’expression, égalité des chances : le génitif met de l’animation. Les assemblées en débattent, l’intellectuel s’en saisit, l’opinion se fâche. Rien de tel pour la puînée. La fraternité n’a pas de génitif.

En France, c’est une vieille cousine qui s’est fondue dans le décor, mais qui fait tapisserie, et personne ne l’invite à danser. On se souvient vaguement qu’elle tournait tous les cœurs, dans sa folle jeunesse, au XIXe siècle, quand elle courait les barricades et les sociétés ouvrières. Il serait impoli de lui demander de partir, mais ce qu’elle fait encore là, personne ne sait. Les sciences sociales lui tournent le dos, les marchés n’en ont cure, les libéraux lui préfèrent la compassion et nos socialistes honteux la trouvent tocarde. Rares les chercheurs qui acceptent de prendre encore au sérieux un prêchi-prêcha qui n’engage à rien de sérieux.

Quant aux profanes, vous et moi, ils ne savent plus trop si ce mot devenu chez nous flasque et sans arête doit faire sourire ou frémir. S’il faut l’expédier au musée avec le gilet à boutonner dans le dos et le quarante-huitard à spencer et grand chapeau râpé partant organiser à Nauvoo, Illinois, le bonheur de l’humanité, ou bien s’il faut désormais en charger la préfecture de police et tous ceux qui ont un œil sur les frères des banlieues. Qui fera cette traversée jusqu’au bout préférera, espérons-le, se retrousser les manches …

Si la charité a redoré son blason, sa cadette incroyante reste sur les étagères, en vitrine, mais à lorgner de loin. La citoyenneté est un produit de grande consommation, devenu à force inodore, incolore et sans saveur, mais de bon ton et peu compromettant. La fraternité est une essence plus rare, qui se consomme sur ordonnance, diluée et en prises espacées - avec la solidarité de l’État providence - ou bien vaporisée en convivialité, pour de brèves euphories, ou alors, au compte-gouttes, en tête à tête, sous l’étiquette amitié.

Le policier garde de l’estime pour son collègue. L’avocat ou le médecin, pour son confrère. L’ancien élève, pour son condisciple, le footballeur, pour son coéquipier, l’engagé, pour son camarade de régiment, l’ébéniste du Tour de France, pour son compagnon. C’est tant mieux, mais pas assez ...

Il y a des nous sans fraternité, mais il n’y a pas de fraternité sans nous, et c’est l’énigme des appartenances qu’il nous faudra d’abord élucider, pour arracher ses lourds secrets à ce mot-valise, ce mot-relique, ce mot-épave. Sans pleurer à l’enterrement, sans promettre un second souffle. En laissant le lyrisme à de plus doués et la morale à de plus qualifiés ...

En simple artisan médiologue, pour deviner comment ça se tisse, un groupe d’affinités, et comment ça se détricote, au fil des ans. Connaître au plus près, c’est toujours lier entre eux des idées et des événements relevant de planètes différentes. Pour retrouver un objet perdu comme le lien de fraternité, force est de panacher les registres, puisqu’il sert de trait d’union aux domaines religieux et politique. Le curieux qui met son nez dans sa généalogie n’est pas peu surpris d’y trouver du sabre et du goupillon.

C’est en 1790, dans un discours portant sur l’organisation de la garde nationale, que Robespierre proposa d’écrire "fraternité" sur nos drapeaux. Le bas clergé patriote ne manqua pas d’applaudir l’inattendu retour d’un précepte évangélique. La consécration en principe de gouvernement d’une valeur spirituelle qui servait déjà de clé de voûte aux francs-maçons, par cordeliers et jacobins interposés (les couvents franciscains et dominicains ayant donné leur nom aux clubs révolutionnaires), eut pour ressort la patrie en danger. Elle a tourné court avec l’Empire, la Restauration et la monarchie des banquiers …

Et pourquoi, me direz-vous, tous ces tours et détours autour d’une idée vieillotte et quasi moribonde ? Pour ne pas rendre la place ? Oui, mais peut-être aussi pour contribuer au chapitre suivant d’un grand récit d’émancipation qui a couvert deux siècles de notre histoire et dont on peut dire, comme nos amis de l’Éducation sentimentale pour conclure leur odyssée, que "c’est bien là ce que nous avons eu de meilleur". A-t-on le droit de refuser qu’il finisse en queue de poisson ?

Nous n’irons plus planter, c’est sûr, un phalanstère en Icarie, avec un vade-mecum sous le bras, craignant trop qu’un goulag nous attende à la sortie. Mais, pour autant, ni le sweet home ni le tête-à-tête avec l’écran ni la course au rendement n’étancheront notre besoin de chanter à plusieurs, et, au-delà, celui d’appartenir à une lignée qui nous déborde et nous grandisse. Si la gagne et la secte, le trader et le gourou nous rebutent tout autant, reste à chercher la porte étroite d’où pourraient s’apercevoir en perspective les vallons familiers d’une fraternité modeste et sans terreur.

Utopie ? Mirage ? Billevesée ? Peut-être. Tenter de donner couleurs et contours à cette échappée vaudra toujours mieux, cependant, qu’un assemblage de lotissements et de résidences sécurisées, où "l’homme croit vivre et pourtant il est déjà presque mort / et depuis très longtemps / il va et vient dans un triste décor / couleur de jour de l’an / avec le portrait de la grand-mère / du grand-père et de l’oncle Ferdinand" (Prévert). Sans vouloir offenser Ferdinand. Juste pour lui rappeler qu’il y a un monde derrière sa porte blindée, et qui vaut encore le voyage".


Régis Debray - Le moment fraternité - Gallimard


Maj 12 12 09 *

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Published by Eusthenes - dans Bonnes pages
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