Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
21 mars 2011 1 21 /03 /mars /2011 13:27

Le conteur Henri Gougaud raconte l'histoire fameuse de la "Conférence des papillons". Il a emprunté cette histoire à un vieux conte persan. Toutefois, cette histoire est incomplète ... Je vais vous la raconter dans sa totalité. La version que vous allez lire est garantie authentique car je la tiens de la bouche même du papillon qui l'a vécue. Mais, je l'avoue, c'est une fable à dormir debout. 

 

42-17619982Il y avait au fond d'une forêt un endroit où vivait une foule de papillons qui allaient, qui venaient, qui voletaient sur les herbes, les feuilles mortes, la terre froide ... Mais, attention ! Cela dans le noir le plus complet. Pas la moindre lumière pour éclairer leur quête car c'était des papillons de nuit. Ils ne connaissaient que la nuit.  Ils naissaient, butinaient, se reproduisaient, devenaient vieux, s'enfermaient dans leur cocon, mouraient ... Bref, ils menaient une vie de papillon. Cette nuit-là, la brise charriait un paquet de phéromones à réveiller la libido la plus éteinte. Un petit papillon remarqua un papillon qu'il ne connaissait pas et qui, à l'inverse des autres, paraissait complètement indifférent aux effluves qui mettaient pourtant toutes les antennes en émoi. Il semblait attendre ... Oui, il semblait attendre quelqu'un.

 

u18728859"Voilà bien un drôle de Voyageur !" se dit-il. Le petit papillon était un esprit curieux et les questions qu'il se posait sur le sens de l'existence et tout le bataclan n'intéressaient ici pas grand monde.  Alors histoire de causer un peu, il invita le bonhomme à boire une coupe de nectar ...

" Je parierais que vous n'êtes pas d'ici ! D'où est-ce que vous venez ?

- Je viens d'un endroit où brille la lumière ", lui dit tranquillement le Voyageur.

- Ah ! ... et... c'est quoi, la lumière ?" .

 

La conversation s'annonçait difficile : comment en effet les ténèbres peuvent-elles se représenter la lumière ?  Le Voyageur lui expliqua posément qu'il y avait des endroits dans le monde où on voyait les choses. Imaginez ! Pour un petit papillon curieux de nature, c'était une drôle de révélation.

" Est-ce que je peux voir, moi ?

- Bien sûr, lui répondit le Voyageur, tu as des yeux comme tout le monde, mais pour voir il faut de la lumière. Et ici, il n'y en a pas". Il y eut un instant de silence pendant lequel on entendait les autres papillons voleter dans tous les sens. C'était justement la question : quel sens y avait-il à courir dans tous les sens et dans la nuit, alors que quelque part dans le monde il y avait la Lumière. La décision fut prise en une seconde. Il partirait avec le Voyageur, à la recherche de cette Lumière.

 

Commença alors l'initiation du petit papillon. Ils se mirent en chemin. Ils quittèrent d'impénétrables frondaisons, traversèrent des sous-bois plus clairsemés, et au sortir de la forêt, le petit papillon avait tout à coup ressenti des choses, une sensation inconnue : le noir n'était plus aussi intense, des formes vagues dansaient devant et sur les bords de ses yeux. Il s'en inquiéta auprès du Voyageur. "Tu commences à voir. Mais pour le moment, tu ne distingues que le lambeau des ombres". Il aurait voulu s'arrêter et profiter du spectacle nouveau qui se faisait dans sa tête, mais le Voyageur s'était remis en route. Ils voletèrent au-dessus des champs, des prés, des buissons, des haies. En fait c'est le Voyageur qui nommait toutes ces choses. "Tiens, là c'est un champ, un pré, un buisson, une haie" ... Car le petit papillon ne savait pas encore ce qu'il voyait. Pour le moment, toutes ces choses n'étaient encore que des formes sans nom. Enfin, au détour d'une haie, ils arrivèrent au lieu de la Lumière.  Au milieu de l'ombre immense où vivaient d'autres ombres, il y avait un endroit d'où elles étaient chassées. Pour le petit papillon ce fut assez extraordinaire : il comprit ce que voulait dire voir. Ce fut comme si quelqu'un lui avait enlevé un bandeau qu'il portait sur les yeux. Ses yeux se décillèrent.  Il vit que les choses du monde de la lumière avaient une couleur, un relief. Que les parfums, les couleurs et les sons se répondaient. Que l'ombre et la lumière cohabitaient dans une profonde unité. Et surtout, il vit d'autres papillons, des frères qui étaient éclairés comme lui ! Et qui se reconnaissaient comme tels. Il décida de rester et d'explorer ce nouveau monde, qu'on appelait ici, le jardin.

 

Au tout début, la vie dans le jardin fut passionnante, excitante même. Il existait une réelle fraternité entre tous ces papillons, qui s'entraidaient, se cultivaient, partageaient des repas ... Tout ce petit monde travaillait en fait à la construction du Jardin. Assoiffé de curiosité, le petit papillon allait partout, regardait tout, s'intéressait à tout.  Il s'extasiait devant des formes incroyables, des couleurs inimaginables, et il éprouva le sentiment de la Beauté, tout en étant incapable de dire si la Beauté était dans son regard ou si elle appartenait à la chose qu'il regardait. Il élargit son cercle d'exploration, et il se rendit compte, en l'arpentant, que le jardin était entouré d'ombres. Le monde de la lumière avait des limites au-delà desquelles les arbres perdaient progressivement leurs couleurs, les choses disparaissaient de la vue, disparaissaient de la vie. Il s'était demandé si, au-delà des arbres ou des buissons, qui étaient touchés par la lumière, il y avait d'autres arbres, d'autres buissons. Quelles formes auraient-ils ? De quelle couleur le feuillage ? Mais comment pourrait-il jamais le savoir puisque la lumière elle-même les ignorait ! Les choses existent-elles s'il n'y a personne pour les regarder ? Y a-t-il un monde au-delà de la limite de mes sens ?  Il essaya bien de trouver autour de lui une réponse à toutes ses questions, mais chacun allait à ses affaires, tous préoccupés à l'embellissement du jardin lui-même. Il sentit alors que la Beauté était fille de la Lumière, mais qu'elle n'était pas la Lumière. La Lumière ... Il désespérait de ne jamais la trouver quand, au détour d'un parterre, par hasard, il rencontra le Voyageur. Il lui fit part de sa quête.

 

Le Voyageur sourit et lui dit : "Comme tu viens de t'en rendre compte, le monde n'existe que par nos sens. Et pourtant, c'est la lumière qui maintient le Jardin que tu connais tel il est" ... Si le Monde n'était qu'un reflet de ses sens, où était la Lumière ? A l'intérieur ou à l'extérieur de ce monde ? Le petit papillon arrêta alors de porter le regard sur les fleurs, de tâter les pistils, de boire aux calices, il se détourna de tout ce qui faisait sa vie, tout ce qui le faisait exister en tant que papillon. Il entraîna son attention à ne plus s'accrocher au Monde qu'il connaissait. Une nuit, pour la première fois, il leva la tête ... Son regard découvrit la voûte sombre d'un ciel piqueté d'étincelles lumineuses. Il fut impressionné par l'immensité de ce vide. Il vit une masse encore plus sombre, un vide encore plus vide.  C'était la silhouette d'un temple qui se détachait dans le champ noir de la nuit, mais qui aurait pu le lui dire ? Une chose inconnue, inconcevable émanait de cette masse sombre. Impossible à fixer du regard. Au centre de ce trou noir, rayonnait un carré de lumière pure. "Tu fais face à la Lumière, lui révéla le Voyageur, ton regard est tourné vers la source de ce monde".  La Lumière jaillissait au milieu des ténèbres. Elle éclairait ce qu'elle touchait, mais pas les ténèbres elles-mêmes. Maintenant que le petit papillon avait vu la source de la Lumière, comment pourrait-il vivre sans essayer de s'y désaltérer, de s'en inonder ? Il demanda à quelques-uns de ses amis de l'accompagner dans cette quête. Mais ce Voyage ne tentait vraiment pas grand monde : à quoi bon, ici on est bien, on est éclairé. Et puis, oui, pourquoi quitter ce monde ?   

 

Alors, silencieusement et seul, il s'envola. Au cours de son élévation vers la Lumière, il s'apercevait que, petit à petit, le jardin perdait de sa matière : les lieux, et tous ceux qu'il aimait, semblaient disparaître, jusqu'à perdre toute existence. Tout ce qui avait existé pour lui, tout ce qui avait eu un peu d'importance, se perdait dans ce reflet sans consistance. Son univers n'était plus maintenant qu'une île, une pâle lueur flottant dans un océan infini de ténèbres. Se pourrait-il que le mystère ne fut pas dans cette immensité insondable, mais plutôt dans cette émergence de quelque chose, dans ce Rien ? Au fur et à mesure qu'il s'en approchait, l'éclat de la lumière devenait de plus en plus intense. Enfin il se posa sur le rebord d'une fenêtre. A l'intérieur du temple, il aperçut, entre trois colonnes, une bougie qui brûlait dans le noir profond. Une si petite bougie pour une si grande lumière ! Il s'en émut car c'était cette lueur, perdue dans l'infini désert de la nuit, qui éclairait le Jardin. Il se glissa dans la pénombre, et s'approcha. Tout à sa contemplation, il n'avait pas remarqué les quatre papillons posés sur l'accoudoir d'un siège. Apparemment, ceux-là l'avaient précédé sur le chemin vers la Lumière.  

 

flamme0" Oh sa Beauté ! disait l'un d'eux.

- Oh sa Force, Oh sa Sagesse ! chantaient les deux autres.

- C'est une larme de déesse !

- Une goutte de sang divin !

- Sentez-vous comme cette flamme nous appelle ? disait le plus vieux, un Maître certainement. C'est la lumière de Dieu. Nous l'avons vue, et désormais nous ne pourrons vivre sans elle. L'un d'entre nous doit l'approcher et ramener de ses nouvelles. Elle est notre rêve vivant. "

 

L'un d'eux quitta le siège, se posa sur le rebord de l'autel où scintillait la flamme. La flamme eut un frisson menu. La pénombre alentour s'émut. Il s'effraya, revint en hâte, décrivit la chose aperçue. Le vieux soupira, il lui dit : "Tu n'as pas approché la flamme. Que peux-tu savoir de sa nature ?".  Le deuxième vola jusqu'à l'autel, effleura la pointe du feu, poussa un cri de papillon, vira de bord, l'aile fumante, et s'en revint vers les autres en disant qu'il s'était brûlé. "Insuffisant, reprocha le vieux Maître. Allez ! Il faut en savoir davantage !".  Le troisième, ivre de passion, s'envola de lui-même. Il traversa l'espace, embrassa la flamme, s'embrasa et ... partit en fumée. Pendant un court instant, on vit de loin le papillon éblouir l'ombre. Le vieux Maître dit alors : "Lui seul sait maintenant ce qu'est la lumière".

 

Le petit papillon avait assisté au manège, quelque peu effrayé. "Pour connaître la Lumière faut-il subir le martyre ? Comme lui, suis-je prêt à l'ultime sacrifice ?".  Une voix, dans la pénombre, répondit à son interrogation muette :  "Et comme lui tu serais un parfait imbécile. Oui ! Tout comme son Maître, avec son arrogance !". Il se tourna et vit le Voyageur. Tout à son étonnement, il ne pensa même pas à lui demander ce qu'il faisait là. Le Voyageur montrait les dernières volutes de fumées noires du papillon qui venait de griller dans la flamme. 

 

" Voilà le dernier piège du voyage, dit-il, servir de nourriture à la Lumière. Après avoir parcouru tout ce chemin, surmonté tous les obstacles, ces quatre-là sont arrivés plein d'orgueil et de suffisance, et la flamme s'est nourrie de leur stupidité. Ils n'ont pas compris la lumière parce qu'ils n'ont pas compris la nature des êtres vivants.

- Quelle est cette nature ? osa demander le petit papillon encore tout tremblant.

- Cet idiot s'est jeté dans la flamme avec son corps, non avec sa lumière. Voilà son erreur. La vérité est que nous sommes des êtres lumineux".

 

Voilà, je n'ose aller plus loin, parce que la suite du récit est quelque peu farfelue : je vous le rappelle, je ne fais que vous rapporter ce que m'a dit le petit papillon, et je lui laisse l'entière responsabilité de son récit.

 

Le Voyageur lui aurait d'abord avoué que chacun était appelé à partir à la quête de la Lumière ; que sa mission, à lui, avait été d'aller le tirer de la nuit dans laquelle il était plongé, de le mettre sur le chemin, de l'accompagner, au cas improbable où il y arriverait jusqu'ici - les chances étaient mimimes, pratiquement nulles, parait-il - il devait alors lui montrer ce qu'était un être de lumière. Il avait plaisanté en disant que le destin avait mis ces quatre idiots de papillons sur sa route pour lui montrer exactement ce qu'il ne fallait pas faire : seule une lumière pouvait se jeter dans la grande Lumière sans se consumer. Si donc il voulait continuer, il devrait la chercher cette lumière dans les ténèbres qui étaient en lui, la faire jaillir, la faire émerger jusqu'à ce que le corps lui-même devienne pure lumière. Non pas, être éclairé, mais être lumineux.  "La vérité, lui avait dit le Voyageur, la seule vérité est l'irradiation de l'être dans les ténèbres vivantes. "Regarde : je vais te montrer le défi qui est donné à chaque être vivant !"

 

i89jr773Ses ailes s'étaient alors dépliées en un voile éblouissant, son corps avait semblé perdre son opacité, était devenu transparent, éclatant, s'était fondu dans l'air diaphane. L'image du Voyageur s'était transformée en un tissage de faisceaux lumineux et cette vibration s'était répandue dans l'espace jusqu'à la flamme de la bougie. Les bras de lumière se tendirent l'un vers l'autre, les doigts se touchèrent dans une gloire qui embrasa le temple tout entier. 

 

Là-bas dans le jardin, pendant un instant, ce fut le jour ...

 

Voilà, mot pour mot, ce que m'a raconté le petit papillon ... Mais comment quelqu'un de sensé pourrait-il croire à cette histoire ?

 

Antoine, 16 novembre 2010         

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Antoine - dans Symbolisme
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Propos maçonniques
  • Propos maçonniques
  • : Puissent ces quelques propos témoigner de la permanence de la recherche d'une vérité fuyante et incertaine accaparée par ceux qui - prétendant la détenir - voudraient l'imposer, même par la tyrannie. Ce blog n'engage que ses auteurs. Il est dédié à tous les frères et soeurs - orphelins d'un projet maçonnique exigeant et cohérent - pour des lendemains à repenser, à rebâtir, à rêver.
  • Contact

Google Translator

globeClick on the globe. Copy the URL of the blog page to be translated into the entry bar "Translating the next page". Indicate the desired translation : French to ...  Close the blog page in French

Commentaires

Vous pouvez me faire part de vos commentaires en cliquant sur ce lien

Droits

Conformément au code de la propriété intellectuelle (loi n° 57-298 du 11 mars 1957). Il est interdit d'utiliser et/ou reproduire et/ou représenter et/ou modifier et/ou adapter et/ou traduire et/ou copier et/ou distribuer, l'un des quelconque éléments - photos, poèmes, articles personnels - publiés sur ce blog, de façon intégrale ou partielle, sur quelque support que ce soit - électronique, papier ou tout autres supports - sans l'autorisation expresse et préalable de l'auteur.

Blog crée en février 2008 par Blog "Propos Maçonniques", Nom d'auteur et tous droits réservés.

© 2008 Blog "Propos maçonniques"