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25 janvier 2011 2 25 /01 /janvier /2011 22:15

1 - Newton l'Alchimiste

 

La première chose que le profane découvre de la Franc-Maçonnerie, et de sa symbolique, c'est le Cabinet de Réflexion. Vous vous souvenez, quel endroit étrange ! Les impressions d’initiation montrent que le passage dans ce lieu ne laisse pas indifférent. L’expérience est forte : l’impétrant est laissé, là, seul dans ce cabinet noir, aux murs recouverts de symboles, de signes, de sentences, d’acronymes. Selon sa culture, il relie des signes entre eux, il leur attribue un semblant de sens, d’autres lui sont totalement étrangers. Quand on vient le chercher, l’impétrant quitte l’endroit avec soulagement. Le rituel d’initiation lui donnera quelques bribes d’explication. Plus tard, le Wirth et le Boucher , ces manuels du parfait petit Maçon, jetteront quelques lueurs dans la caverne. Il apprend alors que la symbolique du Cabinet de Réflexion s’inspire de l’Alchimie, aïe, c’est quoi ce truc ! mais ne t’en fais pas ! cette Alchimie est spirituelle ! Bon, alors là ça va ...

 

Rassuré ! ... puis emporté par la vie maçonnique et l’attrait du rituel, il n’aura plus - ou guère - l’occasion de revenir rêver, méditer sur l’ensemble de ces hiéroglyphes, inscrits dans la nuit de la crypte primordiale. Signes, symboles et maximes qui sont pourtant les pierres de fondation de l’édifice maçonnique, retourneront à l’ombre et au silence. Voire, à l’oubli. Pourtant, cette crypte a été installée, ici, par des maçons, très éclairés, et ce qu’ils ont mis là, c’est le pilier d’une connaissance qui se perd dans la nuit des temps. Pilier en arabe se dit arkhane, qui a donné en français notre mot arcane. Ce pilier est donc par définition, un secret. Oui, la symbolique du Cabinet de Réflexion est délibérément alchimique. Pourquoi ? Qui étaient ces hommes, ces Maçons, qui, intentionnellement et charitablement, nous ont offert ces premiers outils de Connaissance ? En parlant d’eux, de ce qui les portaient, de ce qui les animaient, peut-être comprendrons-nous l’héritage inconcevable qu’ils ont bien voulu nous laisser. A chacun d’entre nous, ensuite, le soin de reconsidérer cette symbolique au regard de ce panorama que je vais essayer de dresser, d’en appréhender le sens, d’en apprécier la richesse, d’en mesurer l’étendue.

 

On le sait tous, mais petit mémento : la Franc-Maçonnerie spéculative a été créée entre 1700 et 1717 à l’initiative de Newton et de ses amis de la Royal Society. 1723 : le texte des Constitutions d’Anderson unifie les pratiques des loges en matière de rituel et d’initiation et cette parution signe la reconnaissance officielle de la Franc-Maçonnerie. Nous connaissons notre catéchisme historique. Ce que nous connaissons moins, peut-être, est que cette Franc-Maçonnerie naissante est une résurgence de courants combinés de pensées philosophiques et ésotériques, de projets sociaux et scientifiques, … courants qui ont parcouru plus ou moins souterrainement l’Europe et la Grande Bretagne du siècle précédent.

 

La Rose-Croix

 

L’un des courants de pensée qui aura une très grande influence auprès des érudits du XVIIème siècle est celui de la Rose Croix. On a souvent évoqué les relations entre la Rose-Croix et la Franc-Maçonnerie, les deux mouvements se sont épanouis, l’un parallèlement à l’autre, l’un avec l’autre. Notre rituel évoque à plusieurs reprises notre filiation avec (je le cite) "nos illustres fondateurs, les mystérieux Rose-Croix". Le rite de Memphis-Misraïm se réclame ouvertement de cette parenté. Qu’est-ce que la Rose-Croix ? Le sujet est complexe, je vais malgré tout faire court. Que certains d’entre nous, qui connaissent bien le sujet, me soient indulgents. La Rose-Croix est une fraternité hermétiste chrétienne qui apparaît au grand jour au début du XVIIème siècle avec la parution de deux manifestes publiés en Allemagne : la Fama et la Confessio Fraternitatis. Dans une période de tensions exacerbées, ces manifestes sont d’abord des projets de réformes sociales, intellectuelles et religieuses, adressés non pas aux églises, mais (je cite) " aux savants de l'Europe ". Ils sont suivis en 1615 d’un 3ème texte : Les Noces Chymiques de Christian Rosenkreutz, un texte allégorique, poétique, satirique dans la tradition des grands textes alchimiques.

 

Pour les rosicruciens, l’Alchimie est la science par excellence pour connaître les mystères de la Nature, divine par essence. Les manifestes rosicruciens ont très vite un retentissement considérable, et, bien sûr, les églises réagissent en les accusant d'imposture, de sorcellerie ou d'hérésie. Vainement, car cette Fraternité exprime des aspirations spirituelles profondes, et l'Ordre se constitue, de manière informelle, autour des esprits brillants. En fait il semble que l’ésotérisme rosicrucien est la philosophie de presque tous les gens qui pensent à cette époque. Voyons qui sont ces hommes, ces érudits qui, dans l’Angleterre du XVIIème siècle, vont se trouver au confluent de la Rose-Croix, de la science expérimentale, de la Royal Society et de la Franc-Maçonnerie. Il est impossible de présenter ici individuellement ces personnages-clés, essentiels, incontournables ! qui, de 1630 à 1660 (année de création de la Royal Society) ont été les porteurs de ces idées. Je ne parlerai que de leur philosophie commune. Que ces illustres personnages, (Robert Moray, Ashmole, Thomas Vaugham, Hartlib, R. Boyle, Corménius, et bien d’autres…) pour qui j’ai une énorme admiration, me pardonnent de les rejeter dans l’ombre, d’où j’ai eu la velléité de les sortir. Gardons en mémoire cependant que chacun de ces érudits apporte avec lui une pierre de notre édifice maçonnique.

 

Un humanisme universaliste

 

Certains d’entre eux sont les premiers maçons spéculatifs reçus par la Franc-Maçonnerie opérative, la maçonnerie du Métier. Et cela dès 1641… Ce sont d’immenses érudits convaincus et imprégnés à des degrés divers de la philosophie hermétique des Rose-Croix. Certains sont convaincus qu’il faut chercher dans le passé lointain les vestiges d’un âge d’or où l’homme aurait vécu dans une harmonie perdue entre la Terre et le Ciel. Ils prônent la religion noachite, celle que pratiquait Noé, primordiale, universelle, naturelle et sans dogme. Ce sont des scientifiques qui ont une utopie, celle de créer une " société destinée à la promotion des sciences de la nature ". C’est ce qu’ils feront avec la création en 1645, d’une société savante, discrète, le collège invisible, groupe de scientifiques, précurseur de la Royal Society, fondée 5 ans plus tard. Par leur désir de partager leurs recherches, ils sont au centre d'un vaste réseau de contacts et de discussions dont le but est de promouvoir la connaissance et l'échange d'informations à travers l'Europe. Ils ont pour objectif d’ "enregistrer tout le savoir humain et le mettre à la disposition de tous pour l'éducation de l'humanité". La chimie ne s’est pas encore détachée de l’alchimie. Les scientifiques sont donc des alchimistes, mais qui rejettent les discours mystico-ésotériques dans lesquels l’Alchimie s’est enferrée, ils vont faire basculer cette discipline dans le champ de la science purement expérimentale.

 

Newton l’alchimiste

 

Alchimie, Rose-Croix, Franc-Maçonnerie, sciences expérimentales, Royal Society : tous les chemins semblent converger vers un homme qui, à la fin du siècle, va être le réceptacle de toute cette philosophie universaliste, qui va aussi en être le génial promoteur. Je veux parler de Newton. Il est temps de parler un peu du bonhomme Isaac. Si je me suis attardé, à peine ! sur les grands personnages qui l’ont précédé, c’est parce que Newton occupe une telle place dans le paysage scientifique - et pour nous, dans le paysage maçonnique - que son génie les a occultés et qu’ils se sont éclipsés dans son ombre. On connaît la valeur et la portée de ses découvertes scientifiques, des bibliothèques entières leur sont consacrées… Passons. Par contre, ce qui commence à être mis en lumière, c’est la vraie nature des travaux de Newton. Avant d’être ce scientifique connu et reconnu, Newton est un alchimiste ignoré, mais authentique, dont les recherches, celles relatives à l’attraction universelle, et à celles de la nature de la lumière, plongent leurs fondements dans sa pratique alchimique. Soixante pour cent de ses écrits sont liés à l'Alchimie. Sa culture est immense dans ce domaine, il recopie lui-même tous les livres d’alchimie, les annote, les commentent. Les expérimente.

 

Pendant 30 ans, il éprouve au laboratoire la réalité du travail alchimique. Il met en évidence ce Feu de Nature tant recherché des alchimistes, "lumière (je le cite) venant de la Lumière, portée sur les ailes de l’Esprit universel", il observe que ce Spiritus Mundi, cet Esprit universel, informe et relie toute chose en notre monde manifesté. Il vérifie dans le creuset la force d’attraction de cet Esprit. Newton consacre l’essentiel de sa vie à chercher les messages cachés secrets dans la Nature, dans la construction du Temple de Salomon (il connaît ses classiques, il a lu Bacon qui propose, en 1620, la création d’un ordre scientifique, chargé de pénétrer les mystères de la Nature : il l’appellera "la Société du Temple de Salomon". Ca dit quelque chose aux francs-maçons que nous sommes ! En fouillant dans le passé lointain des éléments oubliés d’un vrai savoir, il est à la recherche de la Parole perdue, pour reprendre le titre du livre d’Alchimie de Bernard Trévisan, qu’il connaît par cœur, comme il connaît par cœur ceux de Nicolas Flamel ou de Basile Valentin… dont l’ouvrage "Les 12 clés de la Philosophie" livrera la plupart des symboles alchimiques du Cabiner de réflexion, notamment l’acronyme V.I.T.R.I.O.L.

 

1703. Newton devient le 13ème Président de la Royal Society. Cela pour un mandat de 25 ans. Il est au faîte de sa gloire. Le moment est venu de l’apparition d’une Franc-Maçonnerie, différente de la maçonnerie opérative, une maçonnerie fille de la recherche et du doute, de l’alchimie et de l’hermétisme, de la théologie et de la tolérance. Royal Society et Franc-Maçonnerie sont étroitement liées dans le projet : en 1723, année de la Constitution, 40 membres de la Royal Society sur 300 sont déjà membres de la Franc-Maçonnerie. Désaguliers apparaît comme le promoteur de cette nouvelle maçonnerie spéculative. Mais Désaguliers n’est pas Newton. Désaguliers réussit le prodige de faire de la Franc-Maçonnerie, - à l’origine rosicrucienne, hermétiste, alchimiste et scientiste, - de faire donc de la Franc-Maçonnerie, le fer de lance de la philosophie naturelle de Newton. Oui, mais sans la totalité des rouages. Par exemple l’Alchimie ne fait plus partie du programme. Ce que déplore le pseudo-Philalèthe qui déclare en mars 1721 : "L’objet des voeux et des désirs des maçons n’est autre que l’Alchimie, sujet de l’éternelle contemplation des Sages". Presque une revendication. On imagine combien le débat en loges sur les orientations de ce nouvel ordre a dû être houleux … Sortie de l’ombre, la maçonnerie s’ouvre alors au plus grand nombre. Au début, avec deux grades, sur le modèle de la Franc-Maçonnerie opérative : apprenti et compagnon. Le grade de maître sera installé autour de 1725. Son invention est manifestement intentionnelle, mais elle rencontre quelques résistances pour s’imposer. Le Cabinet de Réflexion, quant à lui, ne fait pas encore partie du package. Il semble qu’il ait été installé plus tard, vers 1750. Par qui ? Dans quel but ? C’est que nous allons essayer de voir.

 

Deux directions

 

Nous avons souligné la fraternité de pensée qui unit à l’origine Rose-Croix et la Franc-Maçonnerie. Plus qu’une co-existence, il s’agit d’une co-essence. C’est dire que tous ne partagent pas l’orientation politico-philosophique prise par la Franc-Maçonnerie naissante. Le projet social l’emporte peu à peu sur le projet ésotérique. Pourtant, pour les humanistes universalistes du 17ème, l’Alchimie était le coeur de leurs recherches. Certains travaillaient eux-mêmes au fourneau, d’autres entretenaient des laboratoires. Ils publiaient des traités sur le sujet. "Les R+C, nos mystérieux fondateurs" estimaient qu’elle avait un rôle crucial à jouer dans la recherche de nouvelles connaissances. Pour eux, alchimie, Rose-Croix et Franc-Maçonnerie ne pouvaient être désunis. Pourquoi ? Parce que les résultats pratiques allaient d’abord servir au bien-être de l’humanité. Mais aussi parce qu’ils estimaient, - et ce point est extrêmement important - ils estimaient que la Création est comme une séparation chimique, de nature divine. Si l’acte de création peut être compris sur le mode chimique, l’alchimie est la clef de toute la nature, la clef de toute relation entre macrocosme et microcosme. Pratiquer l’alchimie, c’est pénétrer l’oeuvre de Dieu.

 

La question est celle de la réalité fondamentale de l’Univers. On retrouve derrière cette question, le mythe de la Caverne, de Platon. Vous vous souvenez : l’homme n’a pas l’expérience de la réalité ou de l’essence des choses, mais il n’en perçoit que les ombres. Les Rose-Croix, "nos mystérieux fondateurs" pensaient qu’il est possible de sortir de la Caverne vers la lumière - cela réellement ! non pas symboliquement - et de faire l’expérience à un degré quelconque de la véritable nature de la réalité. Comment ? Par la pratique de l’alchimie.

 

Antoine, 17 janvier 2011           

 

Lire la suite : Le secret des secrets  

Maj  03 02 2011

 

 

 

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Published by Antoine - dans Symbolisme
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