Propos maçonniques
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1 - Paroles dégelées
La tradition fait naître
François Rabelais en 1394 à la Devinière, à une portée de fusil de l'Abbaye de Seuilly, où il acquiert les premiers rudiments scolaires. Il trace dans Gargantua une joyeuse satyre
de ses premières études et de la théologie scolastique qui lui a été infligée au cours de son noviciat de moine franciscain.
Après avoir jeté son froc de moine pour prendre celui de prêtre séculier, Il se fait inscrire à la faculté de Médecine de Montpellier. Puis il part à Lyon, comme médecin, à l'Hôtel Dieu de Notre
Dame de la Pitié du Pont du Rhône. Mais son poste de médecin et ses recherches de savant lui rapportent peu. Il n'est donc pas riche.
En lisant les Chroniques du Grand et Enorme Géant Gargantua, il songe alors qu'il s'est vendu en deux mois plus d'exemplaires de ce petit livre qu'il ne sera acheté de Bibles en neuf ans et qu'il
écrirait lui-même sans grande peine un ouvrage du même billon. Il prend donc comme héros le fils même de Gargantua, qui vient d'avoir tant de succès. Ainsi naît Pantagruel ...
Paroles dégelées
"J'ai lu quelque part, qu'un philosophe nommé
Pétron pensait que plusieurs mondes se touchaient entre eux et formaient un triangle équilatéral au centre duquel se trouvaient le séjour de la Vérité, ainsi que les représentations de toutes les
choses passées et futures ... Il me souvient aussi qu'Aristote pensait que les paroles volent et sont donc animées. Aussi, lorsqu'elles sont prononcées par un rude hiver, elles gèlent, se
transforment en glace, et personne ne les entend plus. Ainsi, ce que Platon enseignait aux jeunes gens le comprenaient-ils à peine au soir de leur vie ... Il conviendrait donc de nous demander si
nous nous trouverions ici dans un lieu où de telles paroles peuvent dégeler".
C'est ainsi que Rabelais nous raconte, au chapitre LV du Quart Livre, comment Pantagruel entendit en haute mer diverses paroles dégelées ... Voici donc un livre qui n'est pas l'œuvre d'un
bouffon, ni d'un farceur trivial, mais bien celle d'un génie raffiné qui raillait le genre humain et la crédulité de ses espérances. Un génie, qui pour découvrir l'idéal humaniste, avait
affranchi sa conscience du pouvoir millénaire de la pensée médiévale, en prenant délibérément position sur la rive opposée de la culture officielle, en se mettant toutefois à couvert sous le
masque du carnaval et de la folie, comme il le fait assez bien comprendre lui-même dans son prologue :
"Les Silènes étaient jadis de petites boîtes comme on en voit à présent dans les boutiques des apothicaires et sur lesquelles étaient peintes des figures amusantes et frivoles et autres images
semblables, pour inciter les gens à rire, à l'instar de Silène, maître du bon Bacchus. Mais à l'intérieur, on conservait de précieux ingrédients comme le baume, l'ambre gris, l'amome, le musc, la
civette, les pierreries et d'autres choses de grande valeur ... A votre avis, pourquoi ce coup d'envoi ... C'est (parce) qu'il faut ouvrir ce livre et peser soigneusement ce qui y est
exposé. Vous verrez alors que ce que ce que vous y découvrirez, est bien d'autre valeur que ne le promettait la boite ...". - Prologue de Gargantua.
Là où il ne trouve pas encore, Rabelais entrevoit, promet, dirige. Il est l'un des créateurs de la Nouvelle Littérature et probablement le plus démocratique de ses chefs de file, visant à un
rejet de toute forme d'intolérance et à la primauté essentielle de l'Homme, par le respect de son éminente dignité et de sa féconde Liberté.
Un géant du rire
Mais, que peut-on dire de sérieux sur Rabelais dans notre langage sérieux ? On ne saurait parler de lui quand on ne parle pas comme lui. Et seul Coluche aurait osé dire quelle partie de
lui-même Grandgousier se chauffait à un clair feu de bois, ou celle que Gargantua avait inventé de se torcher d'une manière révélatrice. Alors, que faire d'un géant du rire, dont le langage est
la substance et l'ivresse ? Que faire de celui par qui le scandale arrive, mais qui seul, avec Molière peut-être, soutient la comparaison avec quelques géants étrangers ? Et surtout, comment
aborder une réflexion sur Rabelais avec un regard résolument tourné vers le futur ?
Peut-être en se demandant pourquoi il est impossible d'éviter de réfléchir son propre portrait dans le miroir qu'est par définition un chef-d'œuvre. Car il n'existe aucun lecteur sérieux qui
n'ait trouvé, dans les silènes, autre chose que sa propre image. Voilà qui place l'œuvre de Rabelais au cœur du véritable étonnement philosophique, au chapitre des miroirs...
Et l'on peut se demander si la question du miroir n'est pas précisément la question fondamentale de la littérature. Car la véritable question est bien de savoir comment est construit
un chef-d'œuvre, en forme de miroir. Et l'on essayera donc d'observer comment le miroir est construit, en tant que lieu spéculaire des métamorphoses de notre propre moi symbolique.
Je ne bâtis que pierres vives
Ainsi Rabelais décrit-il lui-même ceux à qui ses livres sont dédiés : "Les beaux bâtisseurs de pierres mortes ne sont pas écrits dans mon livre de vie. Je ne
bâtis que pierres vives, ce sont les hommes" ... Ainsi le rôle de l'œuvre est-il d'engendrer ses propres lecteurs. Et Pantagruel, géant de la soif, engendre une soif inextinguible
:
"Et n'ayez pas peur que le vin manque, comme aux noces de Cana en Galilée, autant vous en tirerez au fausset, autant j'en entonnerai par la bonde. Ainsi le tonneau
restera-t-il inépuisable. Il possède une source vive et un courant intarissable ..." - Prologue du Tiers
Livre.
Portrait de Rabelais par un peintre anonyme,
D'après un portrait du XVIIème siècle de Ecole française - Musée des Beaux-Arts d'Orléans.
Maj 18 01 10 *