A six heures douze, Jean P 37 CVE 78 se réveilla de lui-même. Avant de
quitter son lit, JP 37, abréviation admise de l’immatriculation officielle, exécuta les dix sept mouvements de récupération qui lui avaient été prescrits, puis il prit sa douche. Le repas du
matin l’attendait sur la table de l’office.
L’alimentation que chacun devait absorber était rigoureusement calculée et sévèrement contrôlée. Car, après la disparition de toutes les maladies d’origine infectieuse, traumatique, climatique et
toxique, il avait bien fallu se rendre à l’évidence : les hommes se rendaient malades eux-mêmes, en mangeant. Les régimes étaient donc programmés très rigoureusement et constamment actualisés. Ce
traitement, réservé naguère aux sportifs de haut niveau, avait été généralisé à l’ensemble de la population.
Les enfants de JP 37 jouissaient en paix de leurs dents fluorées et d’un développement parfaitement normal. Seule Simone B 75 GMA 75 (SB 75) manifestait étrangement quelques symptômes
inquiétants. JP 37 l’avait surprise entrain de lire un livre de cuisine qu’elle cachait soigneusement … Dans chaque bloc, chaque famille disposait d’un appartement, mais les activités communes se
déroulaient au SAC. (Siège des Activités Communes). C’est ainsi que la vie était organisée dans la nouvelle société optimiste, régie et gérée par les ordinateurs …
Ayant envisagé leur propre disparition, les ordinateurs avaient adopté, en Assemblée Générale, une solution de compromis à propos de l’intelligence. On continuerait donc à favoriser la
reproduction des plus intelligents, mais on procéderait à l’élimination des QIP (Quotient Intellectuel Perfectionné) inférieurs à 120. En même temps, on neutraliserait, aussi longtemps que les
ordinateurs fonctionneraient normalement, ceux dont le QIP dépassait 150.
Et en attendant une hypothétique panne des ordinateurs, l’Ordinateur National ( "ON" ) avait décidé que ceux-ci ne travailleraient que sous le contrôle direct et au service des ordinateurs. (Dans
ce récit, le mot "ON" ne sera donc pas utilisé en tant que pronom indéfini, mais comme abréviation de Ordinateur National – "ON" ) …
Tandis que JP 37 approchait de la chambre de SB 75, il ressentit un certain trouble. Peut-être était-il malade ? Il n’eut pas besoin de réveiller SB 75. Elle lui sourit, il lui sourit, ils
n’avaient rien à se dire. Ils se turent, ravis, mais gênés, intrigués aussi. Ils ne comprenaient pas bien ce qui arrivait ...
Dans le secteur où habitaient JP 37 et SB 75, la vigne était l’activité agricole la plus pratiquée. On ne faisait certes plus de vin depuis longtemps et on mangeait peu de raisin, trop riche
en sucre. Le raisin était donc utilisé comme source exceptionnelle d’énergie, mais la fermentation s’effectuait en circuit fermé, sans aucune intervention humaine, dans des centrales totalement
automatisées. Il n’y avait donc plus aucun risque de voir les travailleurs goûter au liquide résultant de l’opération et seuls quelques vieillards se souvenaient de ce que les vieux manuels
appelaient vin, eau de vie, etc …
Les livres parlaient parfois du temps passé, de ses erreurs, des folies de ce temps où les hommes fumaient, buvaient des boissons alcoolisées, mangeaient ce qui leur plaisait, faisaient des
enfants au petit bonheur, vivaient dans un monde qu’ils polluaient à plaisir, souffraient de maladies qu’ils contractaient par leur propre faute et mourraient bêtement alors qu’ils auraient pu
l’éviter.
Toutefois, dans cette nouvelle société optimiste, régie et gérée par les ordinateurs, "ON" (l’Ordinateur National) avait buté sur le problème de la mort. En effet, aucun être organisé ne peut
vivre éternellement. "ON" avait d’abord décidé que l’on mourrait de vieillesse. Puis "ON" avait ensuite songé à définir un état de santé à partir duquel on ne devait plus vivre. Mais du même
coup, la peur de la mort réapparut.
Le verdict de l’ordinateur chargé de la résolution des problèmes de logique pure avait été simple et clair. En ce qui concerne la mort, la seule nécessité était celle du hasard. Et à partir de
cette date, "ON" avait décidé que l’on devait pouvoir mourir à tout âge. Aussi, à des dates fixées par le hasard, le hasard décidait de qui devait mourir. On était donc victime du hasard comme
avant, mais d’un hasard décidé, ce qui changeait tout. Mais l’Ordinateur Balthazar ne s’en était pas tenu là. JP 37, qui le servait, savait qu’il avait prévu les modalités de sa mort, mais il
n’en savait pas davantage.
Personne, en fait ne savait que dans les mois, les jours, qui précédaient leur mort, les condamnés goûtaient un bonheur étrange, un sens de l’aventure, des sentiments inconnus, tendresse, amour,
qui donnaient tout à coup à la vie un goût inconnu, suscitant une joie nouvelle. Chacun mourait dans l’élan de cet étrange bonheur, que rien ne permettait de reconnaître et qui était si nouveau
que personne ne songeait à s’en ouvrir à qui que ce soit. Chacun s’en allait donc ainsi avec son propre secret…
JP 37 regarda par la fenêtre, la campagne lui semblait particulièrement belle … Il regarda SB 75 avec attendrissement … Il eut envie de chanter. Il se sentait "inexplicablement
heureux" ...
C'est alors que JP 37 se réveilla,
dans la chambre 31 du Service de Réanimation Médicale Polyvalente,
Unité de Surveillance Continue, de l'Hôpital Bretonneau - CHRU de Tours.
A suivre ( ? ) ...
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