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Propos maçonniques

Propos maçonniques

Puissent ces quelques propos té-moigner de la permanence de la recherche d'une vérité fuyante et incertaine, accaparée par ceux qui, prétendant la détenir, voudraient l'imposer, même par la tyrannie. Ce blog n'engage que ses auteurs. Il est dédié à tous les frères et soeurs, orphelins d'un projet maçonnique exigeant et cohérent, pour des lendemains à repenser, à rebâtir, à rêver.

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NOËL DE LA PAIX - Alain - 21 décembre 1935

Si l'on y croyait, à cette belle fête de Noël, au lieu de s'échapper dans les nuages théologiques, alors se développerait le culte de l'enfant. Alors les rois mages apporteraient leurs offrandes; non point des canons mais des livres, non point des casernes, mais des écoles. Car les enfants sont notre espérance.

Nous autres de la guerre nous avons dû laisser toute espérance; et pourquoi ? Parce que nos vieillards nous ont conduits d'erreurs en erreurs, enivrés qu'ils furent de gloire sans risque.

Mais aussi nous étions pris de court, occupés à faire tenir nos vieilles idées avec les nouvelles. Cependant les enfants naissent tout neufs. Ce sont des enfants de l'âge de pierre.

Ni la radio, ni le cinéma, ni la mitrailleuse, ni la loterie, ni le franc-papier n'ont changé un atome de leur précieuse albumine, ni de leurs sens fluides, ni de leur phosphore à penser. Ils ouvrent les mêmes yeux dans leur cinquième étage, qu'ils ouvraient sur les cavernes; sans la moindre buée de civilisation, sans le moindre préjugé, soyez-en sûrs. Ce sont de petits dieux, auxquels les mères font leur prière.

"Ne t'occupe point, disent-elles, de l'ascenseur ni du métro, ni de la boîte qui parle; occupe-toi seulement d'être un homme, de
pouvoir ce que peut un homme, d'oser ce qu'il ose, et de penser selon ton équilibre propre. A quoi t'aideront quelques douzaines d'hommes-modèles, qui sont l'honneur de tout homme et sa vraie patrie. Homère, Shakespeare, Molière, Gœthe, Hugo, aussi bien qu'Archimède, Kepler, Descartes et Newton te prouveront que tous les hommes sont frères; car eux-mêmes ne forment qu'un grand pays.

Écoute-les, et n'écoute personne d'autre; car, avec grand souci du mieux, nous ne disons que bêtises aussitôt démenties. Nous allons te bâtir de grandes écoles, où les grands hommes pourront tenir; et c'est en leur compagnie que tu prendras toute la civilisation qui en vaut la peine, sans cesser d'être un barbare tout ingénu. Après quoi tu nous feras peur un peu, et bien plus encore aux vieillards à la barbe bouclée. Car les erreurs dans lesquelles nous sommes enlisés jusqu'aux genoux, tu n'en auras pas même l'idée, n'ayant fréquenté jusqu'à tes dix ans que les hommes éternels."

Tel est le chant de Noël. Tel est le chant des berceaux. Telle est la bonne nouvelle. Or, voyez comment les Caïphe et les Pilate regardent du côté des berceaux. Déjà ils font retentir le chant de guerre; déjà ils lancent par toutes les boîtes qui parlent les horribles lieux communs qui annoncent tous les maux, et, bien mieux, qui les glorifient. Les Sorbonnes, les Églises, les Temples, les synagogues préparent leurs syllogismes, non moins meurtriers que tes canons. Les Maréchaux offrent un petit sabre, avec la promesse d'un galon de fil et d'une jambe en acajou.

Je ne vois qu'une ressource; je la vois en quelques milliers d'instituteurs, injuriés tous les jours par Pilate et Caïphe, et qui n'y font pas même attention, soucieux seulement de ne pas laisser entrer dans la tendre cervelle les pensées de vieillards qui, depuis tant de siècles, font avorter l'homme.

Amis de l'enfance et sauveurs de l'enfance, je vous convie tous à l'arbre de Noël; j'y tiens beaucoup. Afin que les traîtres ne disent pas, devant cet arbre, que Jésus est né, et puis qu'il est mort, et que tout a recommencé comme auparavant. Mais au contraire chantez que Jésus est né; qu'il est né hier, qu'il naîtra demain, qu'il sauvera le monde, pourvu que Caïphe et Pilate ne le tuent pas avant ses trente ans. En foi de quoi vous ferez briller les mille lumières deux fois symboliques, puisqu'elles annoncent le printemps des arbres et le printemps de l'esprit.

Enfin qu'il soit juré, sur la tête de ces poussins d'hommes, que la protection des aînés s'étendra jusqu'à leurs vingt ans; car c'est l'âge critique des poussins d'hommes, et vous savez bien pourquoi. C'est l'âge où, déjà dans leur force, ils ont encore le délicat duvet d'honneur, qui les a bientôt lancés dans les airs et sous les eaux, trop dociles à la sagesse des vieillards selon laquelle une bonne précaution contre les très redoutables Jésus, c'est d'envoyer tuer et se faire tuer tout ce qui mérite de vivre.

Or, nous devons bien, nous autres mûrs et plus que mûrs, jurer que cette fois-ci, ce Noël-ci, nous sommes décidés à mourir pour eux, au lieu de leur demander jamais de mourir pour nous. Entendez bien. Ce serment fait ne veut pas dire que nous marcherons par quatre sans savoir où, avec la naïveté des poussins. Justement, nous serons rusés; et nos têtes rassises conviennent tout à fait pour discuter du genre de mort, des ennemis, des armes, et de la manière.

Non, certes, nous ne laisserons pas emmener nos précieux enfants par la main et avec de belles paroles. Mais plutôt nous formerons et maintiendrons notre haie de vétérans, derrière laquelle il y aura espérance que nos jeunes dépassent trente-trois ans. C'est l'âge où l'Homme-Dieu est tout à fait un homme.

Alain - Propos (
Bibliothèque de la Pléiade - Tome 2 Page 1298).

Maj  21 12 09 *

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Publié le 21/12/2009 à 09h00 dans Bonnes pages

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