Propos maçonniques

  

A la différence de la vision, le regard désigne l'attention que l'on attache à une personne ou à une chose, en portant sa vision sur elle. Du sculpteur, qui redevient celui qui regarde, au sidéen qui souffre plus du regard des autres que de la solitude, notre regard sur le handicap n'est-il pas trop souvent comme un brouillard froid et épais qui se glace en niant l'autre comme individu, le privant ainsi de sa légitimité. L'espoir résiderait sans doute dans cette injonction d'Albert Lantoine : "Tolérez non seulement que l'on ne pense pas comme vous, mais surtout que l'on ne vous ressemble pas".

 

Du bandeau de son audition qui lui a permis, plus que de répondre aux questions posées, de se regarder au fond du coeur en se parlant en quelque sorte à lui-même, en passant par le cabinet de réflexion - épreuve de descente en soi qui s'est traduite par une sorte de confrontation avec son double - et jusqu'aux épreuves rituelles de la cérémonie de réception, l’un des éléments fondamentaux et inexplicables de l'Initiation est qu'elle se vit essentiellement avec un regard tourné vers l'intérieur et que c'est sans doute pour cela qu'elle est inexplicable. Ne devrions-nous pas, en mémoire de notre réception et afin d'essayer d'y voir plus clair, conserver toujours à portée de la main le bandeau de notre initiation, symbole de l'aveuglement de la vie profane, de notre ambition, de notre orgueil, de nos passions ?

 

Certes, tout ce qui peut être appris ne mérite pas d'être su, mais la Lumière n'éclaire pas tous ceux à qui elle a été proposée. Et il faut nous regarder loyalement dans le miroir où se dissipent toutes nos illusions. L'Illumination de la loge est révélation de la lumière intérieure. Le vécu du rituel devient sentiment d'exister collectivement dans un espace-temps sacralisés. Les symboles maçonniques n'acquièrent un sens que si ils sont regardés avec les yeux de l'esprit. La pierre brute est le produit grossier de la nature que l'Art doit polir et transformer. Pour y parvenir, il est nécessaire de bien voir et donc de savoir bien regarder. Le regard ne pourrait-il pas alors devenir un "je ne sais quoi de subtil" inhérent à notre comportement. Vouloir être plus responsables de ce que nous sommes, est sans doute la condition de la Liberté de notre regard, de notre Egalité devant le regard des autres, de la Fraternité d'un regard plus tolérant, plus humaniste, plus charitable envers les autres, tous les autres ... des deux côtés de la porte du temple.

 

Le véritable sens du voyage, disait Charles Péguy, "ce n'est pas de découvrir d'autres paysages, mais bien de les regarder avec des yeux différents". Car l'apparent n'exclut pas le caché. Les hommes l'ont pressenti depuis toujours. Et les meilleurs d'entre eux - et les plus sages - ont compris que l'acte de voir ne se réduit pas seulement à ouvrir les yeux, mais qu'il nous oblige parfois à les fermer, afin de contempler l'être que nous sommes. De là sont nées deux langues différentes : celle du "visible" et celle de "l'invisible", celle des objets extérieurs et de leurs signes et celle du sujet intérieur et de ses symboles, celle des collectivités et celle des communautés, celle de l'Education et celle de l'Initiation.

 

Eusthènes, 4 juin 2010                              

            

MAJ 19 11 2010

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Ven 4 jun 2010 Aucun commentaire