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5 février 2011 6 05 /02 /février /2011 16:10

"La croyance désigne toute certitude sans preuve ... Lorsque la croyance est volontaire et jurée d'après la plus haute idée que l'on se fait du devoir  humain, son vrai nom est la foi". - Alain.

Penser est un long travail et une paix préalable. Sortant des forêts pleines de dieux l'homme, au bord de la falaise reconnut son redoutable royaume. Et c'est alors qu'il osa penser. Penser n'est pas croire. Peu de gens comprennent cela. Presque tous, et même ceux qui se défendent le plus de croire, cherchent obstinément quelque chose qu'ils puissent croire. Nous nous accrochons tous, plus ou moins, à nos idées et nous n'aimons pas toujours que l'on veuille nous les enlever. La croyance désigne une disposition involontaire à accepter, sans preuve, une doctrine, un jugement ou un fait. La croyance désigne toute certitude sans preuve et les degrés du croire sont les suivants : 

- Croire par peur ou par désir, ce que l'on redoute ou ce que l'on souhaite ;
- Croire par coutume ou par imitation ;
- Croire les rois, les riches, les orateurs, les prêtres ;
- Croire les vieillards, les traditions ;
- Croire ce que tout le monde croit, par exemple que l'Australie existe ;
- Croire enfin ce que les plus savants affirment en accord avec des preuves, par exemple que la terre tourne. 

 

 

Lorsque la croyance est volontaire et jurée d'après la plus haute idée que l'on se fait du Devoir Humain, son vrai nom est la foi. Le fondement de la croyance de notre époque se trouve dans les créations mythiques dont le couronnement est le mythe chrétien. Croire est agréable. Mais c'est une ivresse dont il faut se priver. Ou alors il faut dire adieu à la Liberté, à la Justice et à la Paix. Le doute est le sel de l'Esprit, car sans la pointe du doute, toutes les connaissances sont bientôt pourries. Le doute est un passage et pour l'essayer, il faut d'abord sentir sous le pied, une inébranlable résistance. Ainsi le doute est-il, en un sens, le premier signe de la certitude. Un croyant est un homme qui prend comme preuve sa propre humeur. Et contre cette mauvaise science, il faut seulement la volonté, le refus de croire, l'impiété délibérée. Il faut dire non aux signes, il n'y a pas d'autre moyen de les comprendre, mais toujours se frotter les yeux et scruter le signe. C'est cela même qui est veiller, autrement c'est dormir. Il faut percer l'apparence, car croire, c'est ne rien savoir. C'est même ne rien vouloir savoir. L'incrédulité est un bon mouvement. Sans l'incrédulité, la foi ne serait pas connue. Il faut partir de la stupide croyance. Il faut se sauver de là, toujours.

Seulement, il y a croire et croire. Et la différence apparaît dans les mots croyance et foi. Lorsqu'on dit qu'un homme est crédule, on veut dire par là qu'il subit l'apparence. Mais quand on dit d'un homme d'action qu'il a la foi, on veut exprimer justement le contraire. En fait, ceux qui refusent de croire sont des hommes de Foi. Croire à la Paix est foi. Mais il faut alors la vouloir. La foi est courage. Vouloir la Paix, tenir fermement cette espérance, c'est refus de croire, c'est la Foi. Kant nous éclaire le chemin pour comprendre ce qu'est la foi. Il y a deux ordres des choses : celles qui sont et celles qui seront parce qu'on les voudra. Le ciel, au dessus de nos têtes est un symbole des choses qui sont. L'univers est un fait, il faut ici que la raison s'incline. Il faut qu'elle se résigne à dormir avant d'avoir compté les étoiles. Sans chercher dieu, pour savoir si le monde est bon ou mauvais. Car le monde n'est ni bon, ni mauvais. Il existe, c'est tout. Il faut donc ici ne pas croire, mais savoir. 

Mais je ne sais pas si la Justice sera, car le futur n'appartient pas au savoir. Je dois croire qu'elle sera : voilà l'objet de la foi. Quand on voit qu'un homme qui entreprend quelque chose doute déjà de réussir avant d'avoir essayé, on dit qu'il n'a pas la foi. Vouloir, sans croire que l'on pourra vouloir sans un grand serment, ce n'est pas vouloir. Le plus haut devoir humain est qu'il faut croire, croire en sa propre volonté, comme l'entend Auguste Comte lorsqu'il affirme : "qu'il n'y a qu'un Dieu, l'Humanité et qu'une Providence, la Volonté raisonnable des Hommes". 

L'histoire de Jeanne d'Arc est plus belle que la légende d'Hercule. Car Hercule avait la force. Jeanne n'eut que la foi. La foi contre la religion, la justice affirmée, la révélation directe, le vrai miracle qui est de Foi et d'Action, l'Amour combattant. Cette belle histoire finit tragiquement par le retour des évêques, des hiérarchies, des dogmes. C'est par les mêmes forces que la Révolution a fini par l'Empire : la crédulité contre la foi. Il y a dans Jeanne, une idée flamboyante, une idée qui parle. Prodigieux mouvement de la Pensée, car cette idée veut être réalisée. Jeanne change les choses par bonne volonté, par liberté, sous l'idée d'un Devoir impérieux. Son Dieu l'inspire, mais ne l'aide pas. Aucun Dieu invisible ne marche à côté d'elle. En fait, Jeanne est seule, l'Idée est seule, partout seule. Et le bûcher de la fin éclaire le commencement. Car un vrai miracle, selon l'ordre traditionnel, descend du ciel sur les hommes. Le miracle de Jeanne était seulement dans le coeur. Il n'y aurait donc qu'à vouloir pour changer tant de choses. Prodigieux exemple. Et l'on finit par considérer comme magie noire et diabolique ce miracle de la volonté, ce dangereux miracle. 


La médiocrité s'est bien vengée. Jeanne qui était l'esprit et la volonté a été brûlée par la bureaucratie de ce temps là. Mais le Peuple éclaire la Pensée lorsqu'il veut que le mot coeur exprime à la fois l'Amour et le Courage, vérité que le bourreau n'a pas brûlée. Ainsi, il y a la foi de Jeanne et la foi de ceux qui l'ont brûlée. Et j'y vois deux religions ennemies, deux Dieux en lutte : un dieu qui est chose et un Dieu qui est Esprit. Il n'est d'ailleurs pas rare que l'on croie en Dieu comme aux sorciers. Alors, le jugement se plie, l'homme se fait petit, adorateur, il croit aux sorciers, mais il applaudit aussi quand on les brûle. La vie est alors prosternée et il y a une manière de se tenir à genoux qui vous jette à quatre pattes. Jeanne connut un autre Dieu, un autre culte, d'autres preuves. Elle se parla à elle-même, dans le silence. Elle s'éveilla à elle-même, elle jugea ce qui existait et le dit injuste. Cette foi s'éleva contre toutes les forces. L'Esprit décidait souverainement : Je dois, je veux, je vaincrai. Révélation par le dedans, Dieu Esprit. La croyance est esclavage, guerre et misère. La foi est à l'opposé de la croyance. La foi en l'Homme, c'est la foi en l'Esprit vivant. C'est une Foi qui secoue le dormeur. 

Mais il y a aussi de vrais Croyants : un petit nombre de ceux qu'on ne peut atteler, qui ne croient à rien. Ceux-là ont la foi, la Foi qui sauve. Ainsi croyance et foi ne sont pas de l'ordre du savoir ou de la connaissance, mais bien de l'ordre de la conscience. D'où l'inévitable impuissance des mots pour exprimer ce qui relève de l'indicible. 
"Il n'est pas sûr que les chemins s'ouvriront si on a la foi, mais il est sûr que tous les chemins seront fermés si l'on n'a pas d'abord la foi. Si l'on y regarde bien, la foi ne peut aller sans l'espérance et il y a un genre d'espérance et aussi un genre de foi qui concernent tous les hommes et dont le vrai nom est charité". - Alain.

 

Eusthènes - 18 mars 2008        

 

Affiche de la loge maçonnique de Carcassonne

A l'occasion de la canonnisation de Jeanne d'Arc (1920) 

 

JeanneDarc 

 

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26 janvier 2011 3 26 /01 /janvier /2011 22:02

" Ils sont plus grands que nous parce que nous sommes à genoux " ...

    

  

LaBoetiePour le moment, je voudrais seulement comprendre comment il se peut que tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul, qui n'a de puissance que celle qu'ils lui donnent, qui n'a pouvoir de leur nuire qu'autant qu'ils veulent bien l'endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s'ils n'aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire ...

 

 

Quel est ce vice, ce vice horrible, de voir un nombre infini d'hommes, non seulement obéir, mais servir, non pas être gouvernés, mais être tyrannisés, n'ayant ni biens, ni parents, ni enfants, ni leur vie même qui soient à eux ? De les voir souffrir les rapines, les paillardises, les cruautés, non d'une armée, non d'un camp barbare contre lesquels chacun devrait défendre son sang et sa vie, mais d'un seul  ! ...

 

 

Or ce tyran seul, il n'est pas besoin de le combattre, ni de l'abattre. Il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude. Il ne s'agit pas de lui ôter quelque chose, mais de ne rien lui donner. Pas besoin que le pays se mette en peine de faire rien pour ServitudeVsoi, pourvu qu'il ne fasse rien contre soi ...

 

 

               

Ce maître n'a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n'a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu'il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. D'où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient, si ce n'est de vous ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s'il ne vous les emprunte ? Les pieds dont il foule vos cités ne sont-ils pas aussi les vôtres ? A-t-il pouvoir sur vous, qui ne soit de vous-mêmes ? ...

 

 

Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l'ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre.

 

Etienne de la Boétie - Discours de la servitude volontaire

Rédaction entre 1546 et 1555 - Première publication partielle en 1574 - Publication complète en 1576

  

 

Le texte intégral du discours

 

Cyrille, 27 janvier 2011           

 

Le chiffon rouge

Accroche à ton cœur un morceau de chiffon rouge
Une fleur couleur de sang
Si tu veux vraiment que ça change et que ça bouge
Lève-toi car il est temps.

Allons droit devant vers la lumière
En montrant le poing et en serrant les dents
Nous réveillerons la terre entière
Et demain, nos matins chanteront.

Compagnon de colère, compagnon de combat
Toi que l'on faisait taire, toi qui ne comptais pas
Tu vas pouvoir enfin le porter
Le chiffon rouge de la liberté
Car le monde sera ce que tu le feras
Plein d'amour de justice et de joie.

Accroche à ton cœur un morceau de chiffon rouge
Une fleur couleur de sang
Si tu veux vraiment que ça change et que ça bouge
Lève-toi car il est temps.

Tu crevais de faim dans ta misère
Tu vendais tes bras pour un morceau de pain
Mais ne crains plus rien, le jour se lève
Et il fera bon vivre demain.

Compagnon de colère, compagnon de combat
Toi que l'on faisait taire, toi qui ne comptais pas
Tu vas pouvoir enfin le porter
Le chiffon rouge de la liberté
Car le monde sera ce que tu le feras
Plein d'amour de justice et de joie.

 

Accroche à ton cœur un morceau de chiffon rouge
Une fleur couleur de sang.

 

                                                                                     Michel Fugain             

 

 

 

 

 

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25 janvier 2011 2 25 /01 /janvier /2011 22:15

1 - Newton l'Alchimiste

 

La première chose que le profane découvre de la Franc-Maçonnerie, et de sa symbolique, c'est le Cabinet de Réflexion. Vous vous souvenez, quel endroit étrange ! Les impressions d’initiation montrent que le passage dans ce lieu ne laisse pas indifférent. L’expérience est forte : l’impétrant est laissé, là, seul dans ce cabinet noir, aux murs recouverts de symboles, de signes, de sentences, d’acronymes. Selon sa culture, il relie des signes entre eux, il leur attribue un semblant de sens, d’autres lui sont totalement étrangers. Quand on vient le chercher, l’impétrant quitte l’endroit avec soulagement. Le rituel d’initiation lui donnera quelques bribes d’explication. Plus tard, le Wirth et le Boucher , ces manuels du parfait petit Maçon, jetteront quelques lueurs dans la caverne. Il apprend alors que la symbolique du Cabinet de Réflexion s’inspire de l’Alchimie, aïe, c’est quoi ce truc ! mais ne t’en fais pas ! cette Alchimie est spirituelle ! Bon, alors là ça va ...

 

Rassuré ! ... puis emporté par la vie maçonnique et l’attrait du rituel, il n’aura plus - ou guère - l’occasion de revenir rêver, méditer sur l’ensemble de ces hiéroglyphes, inscrits dans la nuit de la crypte primordiale. Signes, symboles et maximes qui sont pourtant les pierres de fondation de l’édifice maçonnique, retourneront à l’ombre et au silence. Voire, à l’oubli. Pourtant, cette crypte a été installée, ici, par des maçons, très éclairés, et ce qu’ils ont mis là, c’est le pilier d’une connaissance qui se perd dans la nuit des temps. Pilier en arabe se dit arkhane, qui a donné en français notre mot arcane. Ce pilier est donc par définition, un secret. Oui, la symbolique du Cabinet de Réflexion est délibérément alchimique. Pourquoi ? Qui étaient ces hommes, ces Maçons, qui, intentionnellement et charitablement, nous ont offert ces premiers outils de Connaissance ? En parlant d’eux, de ce qui les portaient, de ce qui les animaient, peut-être comprendrons-nous l’héritage inconcevable qu’ils ont bien voulu nous laisser. A chacun d’entre nous, ensuite, le soin de reconsidérer cette symbolique au regard de ce panorama que je vais essayer de dresser, d’en appréhender le sens, d’en apprécier la richesse, d’en mesurer l’étendue.

 

On le sait tous, mais petit mémento : la Franc-Maçonnerie spéculative a été créée entre 1700 et 1717 à l’initiative de Newton et de ses amis de la Royal Society. 1723 : le texte des Constitutions d’Anderson unifie les pratiques des loges en matière de rituel et d’initiation et cette parution signe la reconnaissance officielle de la Franc-Maçonnerie. Nous connaissons notre catéchisme historique. Ce que nous connaissons moins, peut-être, est que cette Franc-Maçonnerie naissante est une résurgence de courants combinés de pensées philosophiques et ésotériques, de projets sociaux et scientifiques, … courants qui ont parcouru plus ou moins souterrainement l’Europe et la Grande Bretagne du siècle précédent.

 

La Rose-Croix

 

L’un des courants de pensée qui aura une très grande influence auprès des érudits du XVIIème siècle est celui de la Rose Croix. On a souvent évoqué les relations entre la Rose-Croix et la Franc-Maçonnerie, les deux mouvements se sont épanouis, l’un parallèlement à l’autre, l’un avec l’autre. Notre rituel évoque à plusieurs reprises notre filiation avec (je le cite) "nos illustres fondateurs, les mystérieux Rose-Croix". Le rite de Memphis-Misraïm se réclame ouvertement de cette parenté. Qu’est-ce que la Rose-Croix ? Le sujet est complexe, je vais malgré tout faire court. Que certains d’entre nous, qui connaissent bien le sujet, me soient indulgents. La Rose-Croix est une fraternité hermétiste chrétienne qui apparaît au grand jour au début du XVIIème siècle avec la parution de deux manifestes publiés en Allemagne : la Fama et la Confessio Fraternitatis. Dans une période de tensions exacerbées, ces manifestes sont d’abord des projets de réformes sociales, intellectuelles et religieuses, adressés non pas aux églises, mais (je cite) " aux savants de l'Europe ". Ils sont suivis en 1615 d’un 3ème texte : Les Noces Chymiques de Christian Rosenkreutz, un texte allégorique, poétique, satirique dans la tradition des grands textes alchimiques.

 

Pour les rosicruciens, l’Alchimie est la science par excellence pour connaître les mystères de la Nature, divine par essence. Les manifestes rosicruciens ont très vite un retentissement considérable, et, bien sûr, les églises réagissent en les accusant d'imposture, de sorcellerie ou d'hérésie. Vainement, car cette Fraternité exprime des aspirations spirituelles profondes, et l'Ordre se constitue, de manière informelle, autour des esprits brillants. En fait il semble que l’ésotérisme rosicrucien est la philosophie de presque tous les gens qui pensent à cette époque. Voyons qui sont ces hommes, ces érudits qui, dans l’Angleterre du XVIIème siècle, vont se trouver au confluent de la Rose-Croix, de la science expérimentale, de la Royal Society et de la Franc-Maçonnerie. Il est impossible de présenter ici individuellement ces personnages-clés, essentiels, incontournables ! qui, de 1630 à 1660 (année de création de la Royal Society) ont été les porteurs de ces idées. Je ne parlerai que de leur philosophie commune. Que ces illustres personnages, (Robert Moray, Ashmole, Thomas Vaugham, Hartlib, R. Boyle, Corménius, et bien d’autres…) pour qui j’ai une énorme admiration, me pardonnent de les rejeter dans l’ombre, d’où j’ai eu la velléité de les sortir. Gardons en mémoire cependant que chacun de ces érudits apporte avec lui une pierre de notre édifice maçonnique.

 

Un humanisme universaliste

 

Certains d’entre eux sont les premiers maçons spéculatifs reçus par la Franc-Maçonnerie opérative, la maçonnerie du Métier. Et cela dès 1641… Ce sont d’immenses érudits convaincus et imprégnés à des degrés divers de la philosophie hermétique des Rose-Croix. Certains sont convaincus qu’il faut chercher dans le passé lointain les vestiges d’un âge d’or où l’homme aurait vécu dans une harmonie perdue entre la Terre et le Ciel. Ils prônent la religion noachite, celle que pratiquait Noé, primordiale, universelle, naturelle et sans dogme. Ce sont des scientifiques qui ont une utopie, celle de créer une " société destinée à la promotion des sciences de la nature ". C’est ce qu’ils feront avec la création en 1645, d’une société savante, discrète, le collège invisible, groupe de scientifiques, précurseur de la Royal Society, fondée 5 ans plus tard. Par leur désir de partager leurs recherches, ils sont au centre d'un vaste réseau de contacts et de discussions dont le but est de promouvoir la connaissance et l'échange d'informations à travers l'Europe. Ils ont pour objectif d’ "enregistrer tout le savoir humain et le mettre à la disposition de tous pour l'éducation de l'humanité". La chimie ne s’est pas encore détachée de l’alchimie. Les scientifiques sont donc des alchimistes, mais qui rejettent les discours mystico-ésotériques dans lesquels l’Alchimie s’est enferrée, ils vont faire basculer cette discipline dans le champ de la science purement expérimentale.

 

Newton l’alchimiste

 

Alchimie, Rose-Croix, Franc-Maçonnerie, sciences expérimentales, Royal Society : tous les chemins semblent converger vers un homme qui, à la fin du siècle, va être le réceptacle de toute cette philosophie universaliste, qui va aussi en être le génial promoteur. Je veux parler de Newton. Il est temps de parler un peu du bonhomme Isaac. Si je me suis attardé, à peine ! sur les grands personnages qui l’ont précédé, c’est parce que Newton occupe une telle place dans le paysage scientifique - et pour nous, dans le paysage maçonnique - que son génie les a occultés et qu’ils se sont éclipsés dans son ombre. On connaît la valeur et la portée de ses découvertes scientifiques, des bibliothèques entières leur sont consacrées… Passons. Par contre, ce qui commence à être mis en lumière, c’est la vraie nature des travaux de Newton. Avant d’être ce scientifique connu et reconnu, Newton est un alchimiste ignoré, mais authentique, dont les recherches, celles relatives à l’attraction universelle, et à celles de la nature de la lumière, plongent leurs fondements dans sa pratique alchimique. Soixante pour cent de ses écrits sont liés à l'Alchimie. Sa culture est immense dans ce domaine, il recopie lui-même tous les livres d’alchimie, les annote, les commentent. Les expérimente.

 

Pendant 30 ans, il éprouve au laboratoire la réalité du travail alchimique. Il met en évidence ce Feu de Nature tant recherché des alchimistes, "lumière (je le cite) venant de la Lumière, portée sur les ailes de l’Esprit universel", il observe que ce Spiritus Mundi, cet Esprit universel, informe et relie toute chose en notre monde manifesté. Il vérifie dans le creuset la force d’attraction de cet Esprit. Newton consacre l’essentiel de sa vie à chercher les messages cachés secrets dans la Nature, dans la construction du Temple de Salomon (il connaît ses classiques, il a lu Bacon qui propose, en 1620, la création d’un ordre scientifique, chargé de pénétrer les mystères de la Nature : il l’appellera "la Société du Temple de Salomon". Ca dit quelque chose aux francs-maçons que nous sommes ! En fouillant dans le passé lointain des éléments oubliés d’un vrai savoir, il est à la recherche de la Parole perdue, pour reprendre le titre du livre d’Alchimie de Bernard Trévisan, qu’il connaît par cœur, comme il connaît par cœur ceux de Nicolas Flamel ou de Basile Valentin… dont l’ouvrage "Les 12 clés de la Philosophie" livrera la plupart des symboles alchimiques du Cabiner de réflexion, notamment l’acronyme V.I.T.R.I.O.L.

 

1703. Newton devient le 13ème Président de la Royal Society. Cela pour un mandat de 25 ans. Il est au faîte de sa gloire. Le moment est venu de l’apparition d’une Franc-Maçonnerie, différente de la maçonnerie opérative, une maçonnerie fille de la recherche et du doute, de l’alchimie et de l’hermétisme, de la théologie et de la tolérance. Royal Society et Franc-Maçonnerie sont étroitement liées dans le projet : en 1723, année de la Constitution, 40 membres de la Royal Society sur 300 sont déjà membres de la Franc-Maçonnerie. Désaguliers apparaît comme le promoteur de cette nouvelle maçonnerie spéculative. Mais Désaguliers n’est pas Newton. Désaguliers réussit le prodige de faire de la Franc-Maçonnerie, - à l’origine rosicrucienne, hermétiste, alchimiste et scientiste, - de faire donc de la Franc-Maçonnerie, le fer de lance de la philosophie naturelle de Newton. Oui, mais sans la totalité des rouages. Par exemple l’Alchimie ne fait plus partie du programme. Ce que déplore le pseudo-Philalèthe qui déclare en mars 1721 : "L’objet des voeux et des désirs des maçons n’est autre que l’Alchimie, sujet de l’éternelle contemplation des Sages". Presque une revendication. On imagine combien le débat en loges sur les orientations de ce nouvel ordre a dû être houleux … Sortie de l’ombre, la maçonnerie s’ouvre alors au plus grand nombre. Au début, avec deux grades, sur le modèle de la Franc-Maçonnerie opérative : apprenti et compagnon. Le grade de maître sera installé autour de 1725. Son invention est manifestement intentionnelle, mais elle rencontre quelques résistances pour s’imposer. Le Cabinet de Réflexion, quant à lui, ne fait pas encore partie du package. Il semble qu’il ait été installé plus tard, vers 1750. Par qui ? Dans quel but ? C’est que nous allons essayer de voir.

 

Deux directions

 

Nous avons souligné la fraternité de pensée qui unit à l’origine Rose-Croix et la Franc-Maçonnerie. Plus qu’une co-existence, il s’agit d’une co-essence. C’est dire que tous ne partagent pas l’orientation politico-philosophique prise par la Franc-Maçonnerie naissante. Le projet social l’emporte peu à peu sur le projet ésotérique. Pourtant, pour les humanistes universalistes du 17ème, l’Alchimie était le coeur de leurs recherches. Certains travaillaient eux-mêmes au fourneau, d’autres entretenaient des laboratoires. Ils publiaient des traités sur le sujet. "Les R+C, nos mystérieux fondateurs" estimaient qu’elle avait un rôle crucial à jouer dans la recherche de nouvelles connaissances. Pour eux, alchimie, Rose-Croix et Franc-Maçonnerie ne pouvaient être désunis. Pourquoi ? Parce que les résultats pratiques allaient d’abord servir au bien-être de l’humanité. Mais aussi parce qu’ils estimaient, - et ce point est extrêmement important - ils estimaient que la Création est comme une séparation chimique, de nature divine. Si l’acte de création peut être compris sur le mode chimique, l’alchimie est la clef de toute la nature, la clef de toute relation entre macrocosme et microcosme. Pratiquer l’alchimie, c’est pénétrer l’oeuvre de Dieu.

 

La question est celle de la réalité fondamentale de l’Univers. On retrouve derrière cette question, le mythe de la Caverne, de Platon. Vous vous souvenez : l’homme n’a pas l’expérience de la réalité ou de l’essence des choses, mais il n’en perçoit que les ombres. Les Rose-Croix, "nos mystérieux fondateurs" pensaient qu’il est possible de sortir de la Caverne vers la lumière - cela réellement ! non pas symboliquement - et de faire l’expérience à un degré quelconque de la véritable nature de la réalité. Comment ? Par la pratique de l’alchimie.

 

Antoine, 17 janvier 2011           

 

Lire la suite : Le secret des secrets  

Maj  03 02 2011

 

 

 

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24 janvier 2011 1 24 /01 /janvier /2011 22:17

2 - Le secret des secrets

 

Faire émerger la lumière

 

La Rose-Croix refait alors surface avec la parution en 1710 d’un ouvrage intitulé "La vraie et parfaite préparation de la pierre philosophale par la Fraternité de la Rose-Croix d’Or". Comme son titre l’indique, il s’agit d’un traité d’Alchimie. D’Alchimie opérative. On peut se poser la question de savoir pourquoi la Fraternité rosicrucienne - avec son nouvel intitulé "de la Rose-Croix d’Or" - émerge dans le paysage à ce moment précis. Est-ce un hasard ? Certainement pas. L’objectif de la Fraternité, ouvertement exprimé, rappelle d’abord le syncrétisme de nature qui existe entre l’alchimie, la religion noachite, et le rosicrucianisme originel. Il s’agit ensuite (je les cite) de "faire émerger les forces cachés de la nature, de faire briller sa lumière qui a été profondément enterrée, et, par cette voie, de procurer une lumière intérieure à chaque frère par laquelle il pourra voir le Dieu invisible et devenir plus proche de lui avec la source originel de la lumière". La pratique de l’alchimie, (comme on le voit, très enracinée dans la tradition gnostique), est la règle : le membre de la Fraternité doit avoir un laboratoire et y travailler assidûment.

 

L’émergence spirituelle doit se faire avec et conjointement de celle de la matière première que l’alchimiste élève à un état supérieur. Telle est la clé, telle est la règle, déjà édictée 150 ans auparavant, par cet avertissement tiré des Noces Chymiques - (je cite) : "Prends garde à toi ; Examine-toi toi-même ; Si tu ne t’es pas purifié assidûment, Les noces chymiques te feront dommage". Le texte des Noces Chymiques s’inscrit dans la grande lignée des alchimistes allemands, tels Basile Valentin, Naxagoras et le plus grand d’entre eux, Paracelse, qui déjà affirmait : "Nul ne transmute aucune matière s’il ne se transmute lui-même ". On ne peut mieux exprimer la corrélation de nature entre le connais-toi toi-même et la libération de la lumière emprisonnée dans la matière. La Lumière, - le Spiritus Mundi, l’Esprit-Saint, l’Esprit universel - quel que soit le nom qu’on lui donne, informe la matière sous la forme des trois principes : le soufre, le sel et le mercure. Et c’est dans cette co-émergence vers la lumière, de l’homme et de la matière, que l’acronyme de Basile Valentin, V.I.T.R.I.O.L., trouve toute sa place en face de "Connais-toi toi-même". Alchimie, caverne, émergence à la lumière, "connais-toi toi-même", V.I.T.R.I.O.L., soufre-sel-mercure … Avant même l’installation du Cabinet de Réflexion, les fondements de sa symbolique sont déjà présents.

 

Le Secret des Secrets

 

Mais dès le début de la Franc-Maçonnerie de Désaguliers, l’Alchimie perd son caractère opératif. Pourquoi ? Parce que - et ce n’est pas la faute de Désaguliers - paradoxalement en glissant dans le domaine de la science purement expérimentale, elle devient mécaniste. Elle accouche alors de ce qui va devenir la chimie, dont on sait aujourd’hui l’incroyable destin. Mais en ne s’occupant que des interactions mécaniques entre les corps (les corps, ce sont les éléments corpusculaires, les atomes : O, H, He, Fe, etc), elle perd son âme. Elle perd ce qu’avait touché du doigt le Newton alchimiste. Il avait compris, lui, que la matière première de l’alchimiste n’est pas un corps végétal, minéral ou métallique, ou même un atome ! mais que la matière première c’est l’Esprit, l’Esprit universel qui ne différencie pas l’alchimiste de sa matière.

 

La matière première, c’est la Lumière. Rappelez-vous ce qu’il a écrit, voici la phrase, maintenant dans sa totalité : "Le sujet de l’Alchimie est la lumière, la lumière venant de la Lumière, portée sur les ailes de l’Esprit universel". Voilà, le premier grand secret des alchimistes, qui est au coeur du Cabinet de Réflexion. Et le secret des secrets, l’arcane des arcanes, résulte de la compréhension de celui-ci. Les arcana arcanorum sont la clé de voûte de l’initiation au rite égyptien. Dès l’origine, la Parole commence à être perdue Laissez-moi vous lire les commentaires d’un frère (gardez en mémoire la phrase de Newton), un frère donc certainement un rosicrucien, un initié de haut vol, au sujet de ce fameux secret.

 

Le manuscrit, consulté l’an dernier dans les archives du Grand Orient de France, est daté de 1747. (24 ans après). Un impétrant lui demande : "Est-ce qu’il est possible que le secret des free-maçons soit celui de la Pierre ?", (il ne parle pas de la pierre taillée, ici mais de la Pierre philosophale) Et le Maître répond (je le cite) : "Il est sûr que dans leurs origines, tous les free-maçons furent philosophes (= alchimistes). Mais les choses ont bien changé depuis les origines : nos maîtres qui reconnurent avec douleur qu’en augmentant leur nombre, ils ne multipliaient pas les sages, résolurent de s’enfermer dans des bornes plus étroites. On laissa aux freemaçons leurs signes et cérémonies mystérieuses, mais on cessa peu à peu de leur en donner la clé, et bientôt, le corps entier ne connut plus ce que signifiaient leurs usages qu’ils ont pourtant toujours observés, et l’expérience a fait savoir combien nos pères ont ainsi agi sagement en retirant ce secret. Rien de plus grave, de plus sérieux que les signes et les symboles dont se servent les free-maçons, mais ces signes et ces symboles, faute d’être connus, deviennent effectivement ridicules et puériles. Les free-maçons ont perdu la vraie signification de leurs hiéroglyphes, il est vrai, mais ils ont attaché un autre sens qui, sans être le réel, les sauve du ridicule … Quoiqu’il en soit, il y a encore de vrais free-maçons, mais le nombre en est fort petit, parce que nous trouvons peu d’hommes dignes de l’être".

 

Les paroles de méfiance de cet initié rosicrucien rappellent l'avertissement introductif des Noces Chymiques : "Les arcanes s'avilissent quand ils sont révélés ; et, profanés, ils perdent leur grâce. (c’est-à-dire : leur efficacité). Les deux vers étaient suivis de cette terrible sentence : Ne jette donc pas de marguerites aux pourceaux, et ne fais point à un âne une litière de roses". Mais le constat montre aussi le désappointement, la désillusion de certains de ces free-maçons qui rêvaient d’un autre ordre. Peut-être certains vivent-ils une sorte de trahison. Nous sommes en 1747. Tout n’est pas perdu. Certains se relaieront pour porter le flambeau allumé de l’antique Tradition. Le Cabinet de Réflexion, et sa symbolique alchimique, sont certainement installés dans cette perspective, comme premier pilier - arcane ! - de cette Connaissance.

 

En 1750, trois ans plus tard, Pernety crée le "rituel alchimique secret du grade de vrai franc-maçon académicien". Et en 1754. Le Baron Tschoudy produit sa célèbre Etoile flamboyante, et je passe sur les rituels des grades alchimiques qu’il met en place à partir de 1766. On dit que ces grades sont à l’origine des degrés les plus alchimiques du Rite Ecossais Ancienet Accepté. Et puis arrive dans le paysage, un certain … Cagliostro, qui instaure le rite égyptien. Mais là, vous connaissez la suite. C’est notre histoire … Après bien des vicissitudes pour être aujourd'hui ce qu’il est, le rite de Memphis Misraïm revendique cette Tradition.

 

Conclusion

 

Voici pourquoi nous sommes les héritiers de l’antique Science. Cette Connaissance, nous avons le devoir de la recevoir, et aussi de la transmettre. De la transmettre intégralement, sans la dévoyer. Nous ne mesurons peut-être pas la portée de ce dont nous sommes dépositaires, les mystères du monde nous dépassent, et nous sommes des marcheurs qui ne voyons pas plus loin que notre propre horizon. Mais certains se sont élevés pour voir au-delà de ce qu’il était possible de voir pour le commun des mortels. Newton a reconnu en toute humilité : "Si j'ai vu si loin, c'est que j'étais monté sur des épaules de géants".

 

Je me souviens d’une tenue qui réunissait, il n'y a pas si longttemps, le gratin d’une obédience. La discussion avait porté un instant sur la possibilité de modifications d’éléments du rituel. Une de ces grandes figures, assise à l’Orient, avait réfléchi un instant, s’était caressé le menton, et avait envisagé l’idée que "peut-être - oui bien sûr - à la rigueur - le coq du cabinet de réflexion pourrait à la limite être supprimé" … Surtout ne pas tuez le coq du Cabinet de Réflexion, ne lui tordez pas le cou par ignorance de ce qu’il représente car sans le coq, un pilier de l’édifice s’écroulerait ...

 

 

Antoine, 17 janvier 2011 

 

Lire : La symbolique alchimique du cabinet de réflexion           

 

Maj  03 02 2011

 

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23 janvier 2011 7 23 /01 /janvier /2011 09:45

Lors de mon passage dans le Cabinet de Réflexion, je m’interrogeais sur la présence et la raison d’être d’une symbolique aussi clairement alchimique dans un tel endroit. Les pères fondateurs de la franc-maçonnerie  auraient-ils voulu, avec ces symboles, livrer des clefs à l’impétrant pour lui ouvrir les portes de son parcours initiatique ? Lui faire comprendre la philosophie de l’une au regard de l’autre, avec cette question : en quoi les principes alchimiques peuvent-il m’éclairer sur le sens de mon passage ici, dans le cabinet de réflexion ?

  

Dans cette caverne plongée dans la nuit, au cœur de la terre, un mot ne laisse aucun doute sur son origine symbolique : VITRIOL. Voilà, à mes yeux, le mot central : emblème ouvrant l’un des traités les plus connus du corpus alchimique : "Les douze clefs de la Philosophie", de Basile Valentin. VITRIOL révèle à l’initié qu’une certaine semence, support du principe vital, appelé par les alchimistes Esprit Universel, est enfermée dans la noirceur de la terre ("terre" au sens des quatre éléments). Basile Valentin, dans ce traité donne douze clefs opératoires et montre comment on peut extraire cet esprit sous la forme d’une pierre. VITRIOL : invention sublime par sa double lecture, paradigme connu de tous les Francs-maçons sous sa forme acronymique et latine, "Visita Interiora Terrae et Rectificando Invenies Occultum Lapidem", "Visite l’Intérieur de la Terre et en Rectifiant tu Trouveras la Pierre Cachée".

 

Avant de présenter quelques principes des opérations alchimiques, je voudrais faire quelques commentaires sur cette habituelle traduction qui, me semble-t-il, escamote les nuances, et donc celui de la juste compréhension : "Visita", est traduit par "visite". Il convient ici de lui préférer le deuxième sens du verbe "visitare" : "examiner en profondeur, pénétrer, fouiller". En Alchimie, le choix des matériaux de base et leur préparation, exige en effet une parfaite connaissance des principes, un examen en profondeur de leur nature, une compréhension de leur structure, et non le survol d’une simple visite. "Interiora", traduit par un singulier est en fait un pluriel. Il serait donc plus juste de traduire "visita interiora terrae" par "examine avec application les entrailles de la terre". Vient ensuite la seconde partie de l’acronyme ouverte par "rectificando" : "en rectifiant, tu trouveras la pierre cachée".

  

Mais que signifie ce "rectificando" ? Revenons encore une fois sur la traduction : le verbe "rectificare" n’existe pas en latin classique ("Rectifier", dans le sens de "rendre droit", se traduirait par "corrigere"), "rectificare" c’est du latin de cuisine, et de cuisine alchimique. En fait, "rectifier", est un terme de la vieille chimie, qui signifie : "opérer une deuxième distillation". Un alcool rectifié est un alcool qui a subi une deuxième distillation pour le rendre plus fort, plus concentré. Voilà le sens du gérondif "rectificando". Les opérations alchimiques consistent en effet en une série de dissolutions-distillations répétées, destinées à séparer, lentement et progressivement, le pur de l’impur, dans un mouvement cyclique et circulaire. ("lentement et progressivement", est la condition sine qua non de la transformation en profondeur).

 

Le but de ces opérations vise à extraire la pure semence de sa prison minérale par le démembrement des matériaux. A faire sortir l’esprit enfermé dans la terre. L’esprit de vin est un vin qui a subi plusieurs rectifications. C’est dès lors une eau de Vie. Dans la voie de Basile Valentin, la première opération consiste à ouvrir la matière première, la materia prima, la pierre brute. Cette Terre matricielle se présente sous l’aspect d’un minéral vil, informe et noir. C’est pourtant elle la Pierre des Sages : "… La Pierre des Sages est une, sa matière est unique, quoique de plusieurs choses, et ne se peut trouver en autre chose du Monde, et il n’y a rien qui en approche en tout cet Univers ; elle est la matière première de tous les métaux ; elle est un mixte de terre et d’eau animé de l’esprit de la quintessence et des influences du Ciel"  … ( "Filet d'Ariane").

 

La deuxième étape vise à en séparer les deux principes opposés, le soufre et le mercure. Soufre et Mercure ne sont pas les corps que nous connaissons, mais des principes structurels de la matière. A la troisième purification, le Mercure se présente alors dans cette voie, sous l’aspect d’un régule métallique de couleur blanche, aisément fusible. C’était, pour les orfèvres un produit noble qui permettait de purifier l’or et l’argent en les débarrassant de toutes les "impuretés" métalliques. Il était considéré comme un dissolvant des métaux impurs. Quant au Soufre, on le trouve dans le résidu qui surnage, une scorie, une terre d’aspect méprisable, et que, par ignorance, on aurait tendance à rejeter. Ce que d’ailleurs les orfèvres ne manquaient pas de faire. C’est pourtant dans cette terre que se cache la semence minérale qui est "la pierre cachée dans les entrailles de la Terre", et que VITRIOL nous invite à découvrir.

  

La troisième étape est le temps du "rectificando". Il consiste à réunir ces deux principes devenus apparemment inconciliables, à unir ces contraires dans l’harmonie pour en tirer le troisième principe, sous la forme d’un sel. Voilà ce que nous dit Batsdorff à propos de ce sel dans le traité qu’on lui attribue, "le Filet d’Ariadne". "… Et quoique les Philosophes ne parlent que du mercure et du soufre, qui sont deux des principes de la Nature, et qu’ils ne disent rien du sel, qui est le troisième : il y est sous-entendu, d’autant que c’est lui qui fait la liaison des deux autres, et c’est de lui qu’ils entendent parler, quand ils disent notre terre, ou notre corps terrestre  …". C’est ce sel qui nourri, consolidé par une série d'opérations que les alchimistes appellent "leurs Aigles", deviendra, en dernière phase, la première médecine. La Pierre Philosophale, pierre taillée par excellence, est ce sel que l’Homme et la Nature ont amené à l’état de plus-que-perfection.

 

Possesseur de la Pierre, l’alchimiste accède alors à l’Adeptat, et devient un authentique Frère de la Rose-Croix. Que les Enfants de l’Art me pardonnent ce raccourci plus que succinct de l’élaboration de la Pierre Philosophale. Et si je ne présente qu’une seule voie, c’est pour bien faire comprendre le principe philosophique des alchimistes : quelle que soit la voie empruntée, la pierre philosophale ne trouve son pouvoir de transmutation, donc de transformation, que par la purification complète de ses composants : pour avoir une action sur le monde et le transformer, elle doit d’abord se purifier elle-même. Son pouvoir de transformation, de transmutation, se mesure à la qualité de son élaboration.

 

Dans la production de ce mercure philosophique, interviennent des agents chalybés, l’un est terrestre, l’autre est céleste. L’utilisation de ces agents marque la différence entre la chimie et l’Alchimie. Dans cette première phase de putréfaction, qu’on appelle communément "Œuvre au Noir", la matière prend la couleur et l’apparence de la Mort. L’ensevelissement de l’impétrant au plus profond de la terre est une allégorie de son "Œuvre au Noir". Là, hors du temps, il doit se morfondre, c'est à dire se fondre dans la mort. La faux et le sablier, que l’on trouve ici-bas, sont les attributs reconnus de la Mort. La Mort fauche la vie de l’homme, comme les Parques coupent les fils de sa destinée, le sablier rappelle que le temps de sa Vie est compté, que la seule issue est la mort. Il symbolise aussi le temps qui passe, et par extrapolation, le Temps lui-même. Le sablier rappelle enfin que la notion de temps est nécessaire à la transformation. Nous sommes ici dans le règne de Saturne.

 

Il a été évoqué plus haut le fait que le Soufre, la semence, devait être cherché dans une sorte de scorie. Cette scorie, ce déchet, les Anciens l’appelaient le "Caput mortuum", la tête morte, qu’on symbolisait par une tête de mort. Le voilà notre crâne. Comme le crâne contient le cerveau, donc la vie, c’est dans ce caput que se cache la Vie de la Pierre. Ce caput, "rectifié" (dissout-distillé…), puis calciné, se transforme alors en une cendre, présente elle aussi symboliquement dans le cabinet. Le crâne et la cendre représentent une seule et même matière, à deux stades de son élaboration. "… Vous serez comme il est dit dans le Livre de la Toison d’or. Notre corps deviendra premièrement cendre, puis sel, et après par ses diverses opérations devient enfin le Mercure philosophal, c’est-à-dire, que le métal doit être calciné, réduit en sel, et enfin travaillé en sorte qu’on en fasse le mercure Philosophal". (Extrait du Filet d’Ariadne).

 

La quatrième figure des "Douze clefs de la Philosophie" de Basile Valentin, illustre la Mort debout sur son tombeau, génératrice de cette cendre. A côté d’elle brille une bougie. Cette bougie, aux côtés du crâne dans le Cabinet de Réflexion, signale que la vie n’a pas disparu. La mort n’est qu’apparente. La graine enfouie dans la terre ne germe que si elle est arrosée. De même, baignée dans son eau mercurielle, cette semence renaît à la Vie sous la forme d’un cristal salin. On trouve le sel sur la table du cabinet. C’est lui la pierre recherchée, résultat des opérations de "rectificando", et les Sages appellent ce sel : leur Vitriol. Son étymologie donne une idée de son aspect : vitriol est en effet le vitri oleum, "l’huile vitrifiée", c'est à dire un sel fusible qui entre très facilement en déliquescence huileuse.

 

L’invention sublime de Basile Valentin réside dans le double sens de VITRIOL : l’acronyme, VITRIOL, dévoile le principe, tandis que le mot, le vitriol, désigne, et décrit, le produit final. Soufre, Sel et Mercure, sont unis dans la composition du "Mercure philosophique", ce compost qui donnera naissance à la pierre philosophale. Il faut savoir que c’est le sel qui unit les principes contraires, soufre et mercure, et les harmonise. Le Mercure philosophique est symbolisé par le Coq. Pourquoi la présence ici de ce volatile si inattendu dans ce lieu ? Fulcanelli nous le rappelle : le Coq, qui se dit en grec Kérux, partage sa racine étymologique avec kerukeion (l’Annonciateur), et kérukérion (le Caducée). Ils représentent tous les trois le dieu Hermès, le porteur du caducée. (kéruképhoros). Par glissement, le Coq symbolise alors le mercure philosophique.

 

Chacun le sait, le Coq est l’animal annonciateur du lever du soleil (or philosophique), le générateur de la Lumière qui émerge de la nuit, symbole de la vie renaissante. L’énigme allégorique de ce coq, mercure philosophique porteur du soufre fixe, a été posée par l’école allemande d’alchimie. Basile Valentin nous révèle dans son livre "la Pierre de Feu" que le secret de l’un des agents chalybés se cache dans la crête du coq, mais cela si discrètement que si l’on peut passer à côté. La piste est ouverte pour le Curieux de Nature. Ainsi de la pierre amorphe s’élabore la pierre taillée, sous la forme d’un sel cristallisé, le Sel de la Terre, vecteur de la vie elle-même et symbole d’harmonie. Il faut entendre "Vous êtes le Sel de la Terre !" comme une invitation à l’harmonisation.

 

Mais comment répondre à cette invitation ? La réponse se trouve peut-être dans l’aphorisme platonicien "Connais-toi toi-même, et tu connaîtras l’univers et les dieux". L’impétrant est étonné de découvrir en ce lieu cette inscription qui était à l’origine placée sur le fronton du temple de Delphes où la Pythie délivrait ses oracles. "Connais-toi toi-même", en miroir de "examine les entrailles de la Terre", invite l’homme, et pas seulement l’impétrant, à une descente dans la psychologie des profondeurs, exige une plongée dans les parties les plus secrètes de sa psyché, d’en connaître les mécanismes, d’en "faire un examen approfondi". Ce n’est pas pour rien que cette maxime, sous cette forme ou sous une autre, est la pierre angulaire de toute initiation, et cela, dans toutes les civilisations… Les psychanalystes, les chamanes, les soufis, les maîtres bouddhistes et ceux qui entreprennent cette aventure de l’esprit, savent combien le "Connais-toi toi-même" engage l’être dans sa totalité, le transforme et, de ce fait, change la nature de son regard sur le monde, comme l’indique la deuxième partie de l’aphorisme. "… et tu connaîtras l’univers et les dieux".

 

Ce voyage n’a rien d’une introspection morale, ni d’un examen de conscience ou encore moins d’une vague estimation de son Quotient Intellectuel. "Rectificando" consiste à faire émerger ce que certains appellent le Moi profond, d’autres le Soi, d’autres encore, l’Esprit de l’Homme, voire le Corps glorieux … Avec l’émergence de l’Esprit, l’Homme devient Sel et il est intéressant de remarquer que la forme cristalline, pyramidale et prismatique de ce sel, de ce vitriol, ressemble à la pierre cubique à pointe que l’apprenti découvre dans le Temple …

 

La symbolique du Cabinet de Réflexion est si explicitement alchimique qu’il est vraisemblable que "nos illustres fondateurs, les mystérieux Rose-Croix", en ont été les promoteurs, eux qui, avant même la publication des Constitutions d’Anderson, n'imaginaient pas séparer l’initiation maçonnique de l’initiation alchimique. Eugénius Philalèthe, franc-maçon et alchimiste, ne déclarait-il en mars 1721 : "L’objet des vœux et des désirs des maçons n’est autre que l’Alchimie, sujet de l’éternelle contemplation des Sages". Mais combien répondent à cette invitation ?

 

Alors, pour les simples maçons que nous sommes, que peuvent nous enseigner les symboles du Cabinet Noir au regard de l’Alchimie ? D’abord : que l’Homme doit accepter de mourir à lui-même, qu’il est la matière première de sa propre transformation. Ensuite : que ce qu’il cherche sera trouvé dans les profondeurs de sa psyché, dans le terreau le plus noble, comme dans ses scories, celles qu’il a refoulées au plus profond de lui-même et qu’il rejette de sa conscience. Que le feu intérieur ne peut briller que si toutes les scories, les peurs ou les déformations que nous portons, ont été purifiées . Que l’harmonie découle de la réconciliation des contraires. Que la lente maturation est propice et nécessaire à l’émergence de l’Esprit. Enfin que les symboles, quand ils entrent en résonance avec nous, ont le pouvoir de nous transformer, et de transformer.

 

En conclusion, le cabinet de réflexion, est le lieu de notre "Œuvre au Noir" et VITRIOL, une invitation à notre transformation personnelle vers un plus-de-perfection, en vue d’une transformation dans le Temple, des choses, des hommes et du monde.

 

Antoine, 9 février 2011           

 

Lire : Les origines alchimiques du cabinet de réflexion 

 

MAJ 09 02 2011

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21 décembre 2010 2 21 /12 /décembre /2010 22:05

PINOCCHIO, mon frère,

Un livre pour enfants ou un conte initiatique ?

   

Références et symbolisme maçonniques dans "les aventures de Pinocchio"

Avec l'autorisation du Blog  La Imprenta de Benjamin - (Blogspot.com)

Titre : PINOCHO, HERMANO MÍO  

Auteur : H.: Giovanni Malevolti

Título original: Pinocchio, mio fratello.

http://www.freemasons-freemasonry.com/pinocchio.html

 

  Pour lire le livre, cliquersur la couverture

PinnochioJ'ai passé les onze premières années de ma vie à Pescia, un village près de la ville de Collodi. C'est pourquoi je peux vous dire que j'ai vécu, au sens littéral du terme, dans "l'atmosphère de Pinocchio". Collodi a été non seulement pour moi le lieu de fréquentes promenades à pied, en montant tout droit au sommet des collines pour en redescendre l'autre versant moins d'une heure après, mais les "aventures de Pinocchio" étaient au programme des classes primaires, avant l'arrivée des soi-disant poètes ou des chinois anonymes qui ont investi les livres de lecture et ceux des bibliothèques pour enfants … Dans mon quotidien d'enfant, Pinocchio est devenu un personnage omniprésent, non seulement à l'école, mais également à la maison, lorsque mes parents me disaient : "Travaille, sinon tes oreilles vont grandir et devenir poilues" … Ou lorsque ma mère m'avertissait : "Prends tes médicaments, sinon les lapins noirs vont t'emporter" ou encore, les sombres et froides soirées d'hiver : "méfie-toi du feu pour ne pas te brûler les pieds, comme Pinocchio qui les avait en bois" ...

 

Puis les années passèrent. Je quittai Pescia pour aller vivre à Livourne. Les thermosiphons remplacèrent les bassinoires, apparurent les médicaments au goût de prune ou de cerise, et si je ne travaillais pas à l'école, ce n'étaient pas mes oreilles qui s'allongeaient, mais le nombre de mes mauvaises notes qui augmentait dans mon cahier d'écolier. Pinocchio, mon vieux complice de vadrouille, ne m'avait toutefois pas totalement quitté, lors de nos batailles de pierres au bord de la rivière ou quand nous allions voler des raisins dans les vignes, ou encore lorsque nous restions pensifs et désargentés devant un carrousel, en rêvant du Pays des Jouets et d'arbres couverts de pièces d'or. Mais j'étais bien trop imprégné du personnage de Pinocchio pour pouvoir l'oublier. Puis les aléas de la vie nous séparèrent pendant des dizaines d'années, jusqu'à ce que, très récemment, parcourant par hasard le livre de Giuseppe Prezzolini, je lus : "Pinocchio est le plus grand chef d'œuvre de la littérature italienne".

 

 

Pinocchio00Me souvenant alors de mon amie la Marionnette je fus pris de l'envie de relire ses aventures. Je suis alors allé dans une librairie et j'y ai acheté une édition ordinaire qui était très proche du vieux livre de mon enfance. Et j'ai commencé ma lecture, presque honteux, en me cachant et à l'insu de mes enfants, avec une crainte toute personnelle, de ne pas réussir à terminer la lecture d'un livre aussi léger, futile et désuet. Mais je m'étais trompé, car les pages défilaient très rapidement, et je m'arrêtais souvent pour réfléchir et reprendre attentivement la lecture, afin de méditer sur le sens cette histoire, comme si je lui trouvais un sens nouveau que je n'avais pas réussi à comprendre cinquante ans plus tôt. Et lorsque, arrivé à la fin de l'histoire, j'ai finalement fermé le livre, j'ai pensé intimement : "Pinocchio, tu es mon frère".

 

A mon avis, il y a deux manières de lire "Les aventures de Pinocchio". La première, que l'on peut appeler "profane", est celle où le lecteur, souvent un enfant, prend conscience de ce que j'appellerai "les mésaventures", plutôt que "l'aventure" de la pauvre Marionnette en bois. La seconde est une lecture d'un point de vue maçonnique où une forte connotation symbolique complète, sans s'y substituer, le seul récit de la série d'aventures. L'appartenance à la franc-maçonnerie de Carlo Collodi (Carlo Lorenzini) ne fait aucun doute et même si elle n'apparaît dans aucun document officiel, les références y sont nombreuses. Aldo Mola, qui n'est pas maçon, mais unanimement considéré comme l'historien officiel de la franc-maçonnerie, exprime sa conviction de l'appartenance de l'écrivain à la fraternité maçonnique. Et plusieurs notes biographiques semblent bien confirmer cette thèse : la création en 1848 d'un périodique intitulé "Il Lampione" (La lanterne) qui, comme le disait Lorenzini, devait "illuminer tous ceux qui tâtonnaient dans les ténèbres" ; la participation aux deux premières guerres d'Indépendance, aux côtés des volontaires Toscans (en 1848) et, en qualité d"engagé volontaire, dans l'armée du Piémont (en 1859) ; enfin, son extrême proximité idéologique avec Mazzini qui le poussait à se définir comme un "disciple passionné de Mazzini".

 

PenduMais alors, quel était le plan primitif de Collodi ? Composer une histoire pour les enfants ou un conte maçonnique ? Il est difficile de répondre à cette question, parce que même si nous pensons que la première rédaction du livre "Histoire d'une Marionnette" qui, rapprochée des trente six chapitres de l'œuvre définitive, se terminait au chapitre XV, par la mort de Pinocchio, pendu au Grand Chêne, ne permet pas parler d'un conte pour enfants, dans la mesure ou elle n'est ni amusante ni didactique du fait de son extrême cruauté, on ne peut y trouver aucun élément de l'ésotérisme maçonnique, parce que les fondements de cette idéologie y sont absentes. La réponse à cette question se trouve peut-être dans les vingt centimes par ligne que l'éditeur consentait à l'écrivain. Mais en 1881, Collodi reprend son texte original, lui apporte des modifications, lui ajoute des chapitres et produit finalement l'œuvre que tout le monde connaît aujourd'hui. L'auteur y a modifié son projet : d'un récit stérile, sombre et sans espoir est issue en quelques années une histoires devenue l'une des plus célèbres du monde.

 

Nous posons alors une nouvelle fois la question : Collodi a-t-il écrit une histoire pour les enfants ou un conte maçonnique ? Je considère la première hypothèse comme vraisemblable et assez évidente. Mais il est toutefois également certain que l'auteur a voulu tracer une image critique de la société de son époque. Enfin, il est naturel qu'il ait inclus dans la narration de son histoire des éléments symboliques et ésotériques de la culture de l'institution dont il était membre, en réussissant ainsi à mêler les deux éléments si intimement que ces derniers ne peuvent être évidents que pour les lecteurs qui, comme l'auteur, ont été formés pour concevoir et interpréter les choses en les considérant d'un point de vue particulier.

   

ef157c4acePendant des années, de nombreux critiques ont donné à ce récit une interprétation religieuse teintée de catholicisme. La dernière de ces interprétations a été proposée par le cardinal Giacomo Biffi. Je ne partage pas cette opinion, à moins de considérer, comme des concepts religieux, des valeurs telles que la bonté, la générosité, le pardon, la famille, qui sont les fondements mêmes de toute morale laïque. On ne trouve, dans cette histoire, aucun personnage lié au monde de la religion. Pourtant,  nous connaissons tous l'importance non seulement spirituelle mais aussi politique de l'Eglise au XIXème siècle et combien elle tentait à l'époque d'influencer la culture et l'éducation. Il aurait donc semblé normal, dans une histoire qui met en scène une Marionnette-enfant qui habite dans un petit village de campagne, qu'il y ait un prêtre ou même de simples références à la religion officielle. On ne trouve, au contraire, dans le récit aucune allusion au clergé, à l'église, aux images saintes, aux fêtes ou aux cérémonies religieuses. Et je dirai même que cela a été expressément voulu parce que Lorenzini avait une réelle connaissance du culte et de l'idéologie religieuse, ayant fait plusieurs années d'études chez les Scolopes. En examinant soigneusement l'architecture du livre,  il apparaît que les fondements de l'histoire reposent sur trois valeurs : La Liberté, parce que Pinocchio est un être libre qui aime la liberté ; l'Egalité, parce que la seule aspiration de Pinocchio est d'être l'égal des autres et parce que nul n'est supérieur aux autres, ni plus important ; la Fraternité enfin, parce qu'elle est le moteur de l'action des personnages, dans les diverses  situations du récit.

 

Saul - La Plata,18 septembre 2010           

  Traduction par Eusthènes                   

 

       

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21 décembre 2010 2 21 /12 /décembre /2010 22:00

PINOCCHIO, mon frère,

Un livre pour enfants ou un conte initiatique ?

 

"Qu'est-ce que l'initiation, sinon la traversée des épreuves à travers  lesquelles  l'être humain met à nu, lentement, cette étincelle qui est en lui et qui, une fois  révélée, éclaire l'univers et lui donne un sens ?"  ...

 

Références et symbolisme maçonniques dans "les aventures de Pinocchio"

Avec l'autorisation du Blog  La Imprenta de Benjamin - (Blogspot.com)

Titre : PINOCHO, HERMANO MÍO 

Auteur : H.: Giovanni Malevolti

Título original: Pinocchio, mio fratello.

http://www.freemasons-freemasonry.com/pinocchio.html

 

 Résumé - Chapitres 1 à 18 (Cliquer sur l'image)                 

PinR06Quelles sont donc ces "aventures de Pinocchio" ? Ouvrons le livre et entrons dans … "un temple maçonnique", où l'on va célébrer la plus importante cérémonie d'un itinéraire maçonnique, une initiation, une vraie initiation, dans la totalité de ses trois degrés. Et qui donc va être initié ? Peut-être Pinocchio ? Non ! Mais poursuivons. "Il était une fois, … un roi ?" - "non … un morceau de bois !". Ou peut-être vaudrait-il mieux dire : "Il était une fois un Maître"Maître Antoine, dit Maître Cerise, qui pourrait être le vénérable d'une loge hypothétique. Maître Antoine est un vieux menuisier qui a en mains un morceau de bois. S'il avait été tailleur de pierre, il aurait certainement voulu tailler cette pierre. Mais ce "rondin de bois", le maître veut en faire un objet achevé et utile, un pied de table par exemple. "Aussitôt, dit Collodi, il prend sa meilleure hâche, bien affûtée, pour entreprendre d'enlever l'écorce du bois afin de le dégrossir". Mais l'habile Maître menuisier s'aperçoit alors que ce morceau de bois brut, cette simple bûche ramassée dans le tas de bois, ce bout de bois tout ordinaire, possède pourtant une qualité cachée : "il est vivant, il parle" ... et son destin n'est donc pas de devenir un simple pied de table ou, pire encore, de finir dans la cheminée.

 

                   Résumé - Chapitres 19 à 36 (Cliquer sur l'image) 

PinR35"C'est alors qu'on frappe à la porte" ... "On frappe en profane à la porte du Temple". Et celui qui frappe, le candidat, c'est Geppetto, qui entre. Geppetto est un petit vieillard grincheux, prêt devenir une vraie bête agressive, qu'il n'y a plus moyen de tenir, car la tolérance n'est pas sa qualité première. Mais malgré tout, Geppetto est au fond un brave homme qui vient demander un morceau de bois pour sculpter une Marionnette. A qui d'autre, le vénérable pourrait-il confier mieux qu'à lui, le travail de dégrossir ce morceau de bois qui parle pour en tirer le meilleur parti ? C'est ainsi que Geppetto emporte le morceau de bois brut, disons "sa pierre brute", dans sa masure, qui ressemble beaucoup à un cabinet de réflexion : "... une petite pièce en rez-de-chaussée, qu'éclairait une soupente, un siège bancal, une table complètement délabrée, un feu dans une cheminée, mais ce feu était peint en trompe l'œil  sur le mur et une casserole, peinte elle aussi,  qui envoyait un nuage de vapeur" ... Geppetto rédige alors son testament philosophique : "Je sculpterai une Marionnette en bois, je l'appellerai Pinocchio, c'est un nom qui lui portera bonheur. J'ai connu une famille entière de Pinocchio, tous se la coulaient douce … Et le plus riche d'entre eux se contentait de mendier". Après avoir trouvé un nom pour sa Marionnette, Geppetto se met au travail sérieusement en  utilisant ses outils avec détermination. Et, après des périodes d'espoir et de doute, après avoir surmonté toutes les difficultés, il parvient enfin à sculpter le morceau de bois et à en faire une Marionnette, une Marionnette certes parfaite, mais encore rien qu'une simple Marionnette. C'est ainsi que naît Pinocchio, Marionnette de bonnes mœurs, mais encore inachevée, donc susceptible de se fourvoyer dans les pièges et les tentations de la vie profane.

  

     Carlo Collodi          

CarloCollodiDès lors, Geppetto et sa création vivent presque en symbiose, l'auteur s'identifiant à son œuvre, chacun partageant les souffrances de l'autre, les mêmes espérances, traversant les mêmes épreuves, même si les lieux et les circonstances ne sont pas rigoureusement les mêmes. Au chapitre VI, alors que Geppetto est en prison, Pinocchio doit traverser une tempête et un froid glacial, recevoir une bassine pleine d'eau sur la tête et enfin se brûler sérieusement, ce qui lui réduit les pieds en cendres. Air, eau, feu, peuvent-ils constituer une simple coïncidence ? Après avoir dégrossi la pierre brute, Geppetto réussit à passer du premier au second degré. Il a certainement fait des progrès, mais il est encore très loin de l'idéal de perfection auquel il aspire. Il n'est certes plus l'homme irrascible du premier chapitre et la Marionnette, elle, abandonne de plus en plus sa mentalité de bois brut pour commencer à acquérir des raisonnements humains. Ses pieds refaits après avoir subi l'épreuve du feu, Pinocchio commence à réfléchir : "Je vous promets, papa, que j'irai à l'école, que j'étudierai ... J'apprendrai un métier qui me permettra de vous faire honneur et  je serai votre bâton de vieillesse". Comment ne pas adhérer à un tel projet ? Geppetto, afin de voir son œuvre réalisée, et lui-même en elle, n'hésite pas donc un seul instant à vendre son vieux manteau pour acheter un abécédaire à Pinocchio.

 

Dès lors, toute l'histoire se focalisera sur l'école et sur l'évolution de la Marionnette jusqu'à sa transformation finale. Mais combien d'épreuves fondées sur le trinome air, eau, feu devra-t-elle encore surmonter ? Elle risque d'être brûlée dans le barbecue de Mangiafuoco (Mangefeu), où de périr carbonisée dans l'incendie allumé par les bandits (le Chat et le Renard) . Elle flotte au gré de la Tramontane, pendue au Grand Chêne, voyage dans les airs à califourchon sur un pigeon, plonge dans la mer pour y retrouver son père. Elle  est elle-même jetée à la mer, transformée en petit âne, pour être noyée. Et comme elle surmontera toutes ces épreuves, malgré quelques faux pas dus aux tentations de la vie profane, elle en sortira purifiée, plus forte, meilleure.  Et la Petite Fée aux Cheveux Bleu-nuit ? (Buona Fatina - la Bonne Petite Fée) ? Est-il possible de passer sous silence un personnage si important ? Certes non … Car elle est omniprésente et même au cœur du récit. Elle est la personnification de l'idéal maçonnique, l'expression de la raison. Ses intentions ne s'inspirent ni de la Foi, ni de l'Espérance, ni de la Charité, mais d'un rationalisme absolu qui peut même parfois exaspérer par une simplicité un peu réductrice (voir le chapitre XXV).

 

La Bonne Petite Fée, intervient pour la première fois dans le récit lorsqu'en frappant trois coups, elle ordonne le sauvetage de Pinocchio qui est alors pendu par le cou au Grand Chêne. Elle le fait ensuite amener dans sa demeure où tout est lumière et joie. Mais elle doit d'abord consulter trois médecins pour savoir si Pinocchio est mort ou bien vivant, même si, malgré quelques incertitudes, le diagnostic semble favorable. C'est pour cela que la Marionnette doit comprendre ce que signifie la vie dans cette demeure. Pinocchio mange d'abord les bonbons, mais doit ensuite avaler la potion amère (la coupe d'amertume). Et la Bonne Petite Fée, présente, sous l'apparence d'un enfant, lors de sa première apparition, dit à Pinocchio : "Tu seras mon Petit Frère" Les analogies avec le rituel d'initiation sont tellement évidentes qu'il est impossible de croire que ces références de Collodi pourraient être involontaires ou relever du simple hasard.

 

res11Lors de la deuxième rencontre de Pinocchio avec la Bonne Petite Fée, elle n'est plus une enfant, mais elle est devenue une femme, à qui il avoue pour la première fois son désir de devenir un vrai petit garçon, un homme. La Bonne Petite Fée lui répond qu'il devra pour cela surmonter une série d'épreuves mais surtout commencer par étudier à l'école et s'instruire. Pinocchio le promet et même le jure … Et se parjure. Puis, le compor-tement de la Marionnette semble ensuite s'améliorer de sorte que la Bonne Petite Fée lui annonce que le lendemain, il deviendra un vrai petit garçon en chair et en os. On organise alors une grande fête. On lance des invitations, mais une fois encore, les tentations du monde profane entraînent malheureusement Pinocchio au Pays des Jouets. Après cette expérience désastreuse, Pinocchio, qui doit se racheter, ne reverra plus la Bonne Petite Fée qu'indirectement, une troisième fois, sous les apparences d'une chevrette, qui viendra pour l'assister et l'aider lorsqu'il sera avalé par le redoutable Requin, avant de parvenir à l'ultime purification.

 

Lorsqu'il est avalé par cet effrayant poisson, Pinocchio entame la transition vers le Troisième Degré : la mort suivie de la Renaissance. "Le choc est alors si violent  que, dégringolant dans le corps du requin, Pinocchio est assommé et reste évanoui pendant un bon quart d'heure. Lorsqu'il revient à lui tout, autour de lui, est plongé dans le noir le plus profond, comme s'il était tombé dans un encrier plein d'encre. Plongé dans l'obscurité et  terrorisé à l'idée d'être digéré dans le ventre du poisson, Pinocchio aperçoit enfin une vague lueur, une toute petite lumière, peut-être quelque compagnon d'infortune, attendant lui aussi d'être digéré … Je veux le rencontrer. Car ce pourrait être un vieux poisson avisé qui sait, lui, comment sortir d'ici." … Et Pinocchio commence à marcher à tâtons dans l'obscurité, en progressant pas à pas vers cette pâle lueur qui brille vaguement dans le lointain. "Et, plus il avance, plus cette lueur lointaine et imprécise devient plus vive et plus brillante. Il marche longtemps avant d'atteindre son but. Et là, que trouve Pinocchio ? Une petite table sur laquelle est allumée une bougie enfilée dans une bouteille en cristal vert et, assis à cette table, un petit vieux aux cheveux blancs comme la neige" ...". 

 

Le créateur et son œuvre sont alors à nouveau ensemble, réunis et prêts à accéder enfin à la Lumière qui se présente à eux comme "un ciel étoilé et où  un splendide clair de lune brille sur la mer" ... L'artiste revient à la vie grâce à son œuvre. Ainsi achevée, la Marionnette est désormais prête à devenir un homme. La pierre brute a été taillée. Il ne reste plus qu'à la polir pour que l'œuvre soit parfaite. "Entre temps, le jour s'était levé" ... Pinocchio commence alors à étudier et à beaucoup travailler pour son père mais aussi pour secourir la Bonne Petite Fée qui se trouve dans le besoin. Il renonce même pour cela à acheter un nouveau costume. Et un matin, en ouvrant les yeux, Pinocchio, découvre émerveillé qu'il n'est plus une Marionnette en bois, mais qu'il est devenu un vrai petit garçon. Il découvre également que la pièce aux murs nus de la cabane en paille est devenue une jolie chambre meublée et décorée avec une élégante simplicité. Il est désormais riche, car les quarante sous envoyées pour aider la Bonne Petite Fée, lui ont été restitués sous la forme de quarante louis d'or. Ainsi, on lui a rendu ses métaux. Pinocchio se précipite pour retrouver son pauvre père, dans la chambre voisine, et y trouve le vieux Geppetto en pleine forme, guilleret et de bonne humeur. 

 

Le passage au troisième degré est enfin achevé et l'itinéraire initiatique arrivé à son terme. La fin de l'histoire se passe dans le temple, où le bon Geppetto observe satisfait, d'un côté Pinocchio devenu un homme, c'est à dire une Pierre bien taillée qu'il faut continuer à polir, et de l'autre la vieille Marionnette de bois, appuyée contre une chaise, la tête penchant sur le côté, les bras ballants,  les jambes entremêlées et à demi repliées. A se demander comment elle pouvait se tenir debout ... Car c'est bien là que se trouve l'originalité de l'œuvre : En fait, Pinocchio ne s'est pas réellement métamorphosé,  et il n'est pas devenu un vrai petit garçon. Mais un nouvel être est né (en Geppetto) et la Marionnette qui gît là-bas est bien là pour  en témoigner. A la fin du Conte, la dernière phrase que Collodi fait prononcer à Pinocchio, exprime la quintessence de la fierté d'être devenu, par l'initiation, un Frère et un Maçon Libre : "Quel drôle d'air j'avais, lorsque j'étais une Marionnette ! Et comme je suis content d'être devenu un vrai et bon petit garçon !"

 

Saul - La Plata, 18 septembre 2010         

  Traduction par Eusthènes                  

 

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6 décembre 2010 1 06 /12 /décembre /2010 11:32

lumiere0"Que la Lumière soit !" Trois fois j’entends cette phrase prononcée par le Vénérable pendant le rituel et chaque fois, à chaque tenue, l’incantation m’évoque le verbe initial, celui de la création du monde par Dieu. Mais avant de créer notre monde (la terre, le ciel, les animaux et les hommes) le Dieu de Moïse crée d’abord la Lumière. Il la tire du Chaos. S’il y a bien quelque chose d’incompré-hensible, c’est bien cela : il crée la lumière avant même que les luminaires existent, eux qui sont supposés la dispenser ... Je l’avoue : j’ai beaucoup glosé sur cet illogisme. Preuve fatale, faut-il le souligner, de mon ignorance et d’une raison adolescente, à une époque rebelle aux mystères cachés. La plupart des récits de création, de toutes les sociétés du monde et de tous les temps, plongent pourtant leurs racines dans des mythes qui recèlent une Vérité cachée. Et la théorie du Big Bang, qui a pourtant jeté Dieu dans les oubliettes du Hasard et du Déterminisme, n’échappe pas à la règle. La référence biblique évoque à l’évidence la lumière primordiale, lumière qui ne serait pas de même nature que celle que nous connaissons, celle émise par les luminaires. Comme cette petite bougie qui attend notre entrée dans la pénombre du Temple …

 

Tout à l’heure, avant d’entrer en loge, nous avons fait silence sur les parvis, et nous sommes entrés dans le temple comme on entre dans une église, silencieusement. Le temple est plongé dans la pénombre. Seule la lueur de cette petite bougie émerge de l’obscurité et éclaire notre déambulation. L’ambiance aide au recueillement. L’intention est trop religieusement marquée, trop pascale, pour ne pas en cacher une autre, plus discrètement initiatique. Bon, j’entre dans le silence de ma propre nuit et la faible lueur semble tout d’abord me rappeler que je suis là pour être éclairé, pour trouver la lumière. Symbolique de comptoir, me direz-vous, oui, je suis preneur. Cette petite lueur qui vacille m’en rappelle une autre, celle qui présida à ma veillée solitaire dans le cabinet de réflexion.

 

Le temple est bien couvert, pas d’intrus qui se cachent sur les colonnes. Le Vénérable demande alors ce qui nous unit dans ce lieu : "La Vérité" lui est-t-il répondu. J’entends bien que cette vérité est La Vérité, qu’elle n’est pas relative : elle est complète, totale, elle contient, semble-t-il, toutes les vérités et surtout elle recèle un secret, notamment que le Monde a été créé par un Architecte éternel. Secret de polichinelle : toutes les religions d’hier et d’aujourd’hui proclament à peu près le même refrain. Et chaque religion a nommé son, ou ses dieux. La franc-maçonnerie, qui n'est pas une religion, a le Grand Architecte … Non, le secret ici semble plutôt résider dans la manière dont le monde a été conçu et réalisé : avec, nous dit-on, des outils et des nombres mystérieux, cet Architecte aurait ordonné, je cite le rituel, "tout ce qui constitue l’essence de l’être". Outils et Nombres "voilent, nous dit-on encore, l’essentiel du mystère de notre loge, et dissimulent le secret de l’entrée dans notre chambre du milieu". Rien, pas un indice, pas une explication supplémentaire, ne vient à mon secours pour me permettre de digérer un tant soit peu cette révélation massivement hermétique.

 

3lumi-res.jpgLes outils sont disposés sur l’évangile de Jean, celui, dit-on, de la Vraie Lumière. Et le Vénérable de rajouter une couche de mystère : "Ici sont les arcanes de la Gnose". Je reprends le texte de Jean pour tenter de percer le secret de l’arcane en question. Je lis : "La Vie était la Lumière des Hommes, et la Lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas saisie". Ce n’est pas plus clair. Assis dans l’ombre, j’attends la lumière des hommes, je la désire. Le noir est un turbulent silence. Depuis les origines, tout ce qui vient au jour, à la lumière, sous le regard, vient du noir ou de la pénombre. Et y retourne. Caverne, grotte, gouffre, crypte, forêt, ventre, souterrain, nuit, chaos, sommeil, temple ! sont les matrices du secret. Ils sont à la fois les conditions du passage et celles de la transformation. Passage… Transformation : je pense de nouveau au Cabinet de Réflexion.

 

Apportée par le Maître de Cérémonie qui la tire de la pénombre, la lumière monte vers l’Orient. Je souris : le Maître de Cérémonie joue ici le rôle de Lucifer, le porteur de la première lumière. Le Vénérable invoque le Dieu inconnu, et la première lumière s’allume à l’Orient, sur la Terre de Memphis. Le maillet qu’il porte sur le coeur est censé transformer sa parole en Verbe. "Que la première lumière soit !" Le triple flambeau du Vénérable Maître est allumé, puis ceux des Premier et Second Surveillants, respectivement sous les auspices de la "Sagesse ineffable", de la "Force toute puissante" et de la "Beauté éternelle". Et à chaque allumage : "que la lumière soit !".  Puis c’est au tour des colonnes de la Sagesse, de la Force et la Beauté, d’être allumées. Sagesse, Force, Beauté : les trois outils architecturaux de la fabrique du Monde. Symboles respectifs du Verbe, de la Manifestation initiale et de l’Harmonie. Nous sommes au coeur du Mystère. Etrange mystère dont l’apparente simplicité m’interloque encore. Prononcée si solennellement, maillet à la main, on s’attend à ce qu’une telle phrase soit suivie d’un effet immédiatement transmutatoire. Mais rien ne se passe. Oui, les lumières s’allument, mais la révélation attendue, souhaitée, la fameuse lumière, ne tombe pas du Ciel.

 

On m’a dit que le jour de mon initiation j’avais reçu la lumière. Quelle lumière ai-je reçue ? Il ne peut s’agir de celle que j’ai déjà reçue à la naissance, quand mes yeux ont commencé à séparer le jour de la nuit, à sortir les objets du magma lumineux indifférencié. Lente acquisition, certes, mais on ne peut m’accorder une chose que je possède déjà. S’agirait-il d’une symbolique restitution, censée me transformer profondément ? Et comprendre le mot lumière dans les emplois figurés liés à sa fonction de cognition : intelligence, compréhension … Jeter la lumière sur … Mais pourquoi recourir à la raison, ici, quand il s’agit d’ouvrir la voie à une "révélation" fondée sur l’émotion ? Alors quelle est la vraie nature de cette lumière qu’on allume symboliquement dans la nuit ? Cela m’intrigue et j’ai bien envie de faire un petit tour du côté de la lumière et de sa perception de la lumière. La lumière me semble tout à fait évidente aussi longtemps que je n’y regarde pas de trop prés. Mais dès que je me pose la question sur sa nature… Je ne sais plus très bien de quoi je parle.

 

 

Je peux néanmoins dire ce que je ne sais pas d’elle : Je ne sais pas, par exemple, si la lumière est une onde ou une particule, comme le prétendent les physiciens, ou une autre entité dont on n’a pas encore le moindre concept. Je ne sais pas si la couleur d’un objet, qui est sa lumière propre dit-on, est une propriété de l’objet ou si c’est plutôt le refus de ces qualités par l’objet en question. Je ne sais donc pas la vraie couleur de l’objet : si c’est celle qu’il rejette, la lumière visible, ou si c’est celle qu’il absorbe, la lumière invisible. Je ne sais pas si la perception colorée d’un objet fait véritablement référence à la chose réelle qui a émis le signal à l’extérieur de moi. Je ne sais pas si la lumière que je perçois existe en dehors du système de perception. Je ne sais pas ce que c’est qu’une image mentale, résultat ordonné d’un flux chaotique d’informations qui ont été onde ou particule, c’est selon, puis, entre rétine et cerveau, sont devenus signaux électrochimiques, électriques, ioniques, re-électrique, puis, quelque part, recomposés en image d’une toute autre nature que les signaux reçus et transmis …

 

Allons plus loin et, puisque nous sommes dans l’image, imaginons ! Et si tout le spectre de la lumière visible que nous percevons, c’est-à-dire les quelques petits quatre cent cinquante nanomètres de fréquences qui oscillent entre le rouge et l’indigo, s’élargissait à toutes les longueurs d’ondes en circulation dans l’Univers ! De quelle nature serait la lumière perçue par nos sens ? Des flux énormes de particules circulent dans l’Univers, parmi lesquelles les photons et les neutrinos, par exemple. La Nature a fait le choix : pour voir les objets, elle a choisi les photons, détectables parce qu’ils sont en interaction avec la matière. Avec les photons, le monde apparaît dense et opaque. Et lumineux ! La lumière que nous connaissons n’est q’une apparence particulière, due à l’usage des photons. Mais quelle est la couleur de la lumière quand les photons ne rencontrent aucun obstacle dans leur voyage à travers l’espace sidéral ? Noire. La lumière est noire.

 

Imaginons maintenant que nous disposions d’organes (tout à fait extraordinaires et peu vraisemblables) sensibles au flux des neutrinos. Les neutrinos sont des particules émises par tous les corps, et traversent d’énormes quantités de matière sans interagir avec elle (les neutrinos traversent la Terre sans rencontrer le moindre obstacle). Nous aurions alors à traiter une autre apparence particulière de la réalité. Nous pourrions contempler sous nos pieds, pieds que nous ne verrions pas, nous pourrions contempler le centre de la Terre, l’envers des continents, le soleil des antipodes et audelà de tout cela, le vide des espaces infinis … Avec les neutrinos, le monde serait subtil et transparent. Mais il serait pratiquement invisible. Le monde serait noir … Imaginons encore (cela ne coûte rien !) qu’une fenêtre beaucoup plus large soit ouverte dans le spectre électromagnétique. Notre vue du monde serait bien différente. Nous pourrions voir les émissions de radio et de télévision, chacune visible avec sa couleur propre. On peut ainsi jouer à imaginer un mélange de couleur rouge avec la couleur inconnue de Radio-France, qui colorerait les murs de la maison voisine. En réalité, tous les objets, donc tous les obstacles à la lumière, reflètent une combinaison de rayonnements encore bien plus complexes, quoique invisibles pour notre système de perception.

 

Vous devez vous demander pourquoi je vous ai emmenés avec moi dans cette petite rêverie imaginaire … et peut-être pas bien lumineuse, je vous l’accorde. Parce qu’on voit bien qu’on ne peut pas compter sur la réalité de la lumière que nous connaissons ! Ce monde est une illusion. Une illusion des photons, qui ne pénètrent pas la matière. Je vois quelque chose de coloré, de lumineux, parce que je suis dans le monde des photons. De plus ce que je vois n’est pas la lumière émise, complète, mais la lumière réfléchie, je veux dire rejetée. Au spectre limité. Dans le monde des neutrinos, je ne verrais presque plus rien, puisque ces particules n’ont pas d’interaction avec la matière. La lumière lumineuse serait-elle alors de la lumière "grossière", tandis que la plus sombre serait plus subtile, plus … divine ? La lumière totale serait-elle celle des physiciens quantiques, un fond énergétique, intemporel, non-spatial, insondable. Invisible. Et pourtant présente partout et à toutes les échelles de la Nature ? Une lumière invisible d’où émerge cet univers et qui sous-tend ce qui est, dans un éternel présent ? La lumière primordiale serait-elle cet Esprit universel des alchimistes, principal agent de transformation et de re-génération. Cette lumière toute puissante serait-elle celle du Nagual, des guerriers Toltèques, impersonnelle et effrayante, dévoreuse de la lumière des êtres ?

 

lumiere11Peut-être pour répondre à mes interrogations muettes, le Vénérable adresse à la déité une prière : "Illumine de ta Gnose les hommes qui sont encore dans les ténèbres de l’ignorance". Je vois bien que je suis de ceux-là ! La Gnose dit que le salut de chacun d’entre nous est fondé sur la Connaissance, une connaissance de soi, qui a pour levier une révélation intérieure. Pour le gnostique, "Connais-sance de soi est connaissance de Dieu".

 

Et me voilà propulsé une fois encore au coeur du cabinet de réflexion avec son "Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’Univers et les dieux". Est-ce là l’entrée du chemin de la Vérité, cette Vérité totale promise depuis tout à l’heure ? Je lis quelque part (je ne sais plus où) : "La Connaissance de la Lumière noire est la clé de la Connaissance totale. Elle ouvre à l’Homme la maîtrise de la Terre, ainsi que les portes du Ciel et de l’Enfer". Dans cette conception, la lumière est la Vraie matière de l’Univers, cette lumière subtile, totale, primordiale, cette lumière noire, est le Plein tandis que la matière est le Vide, le lieu où la lumière ne peut se propager, là où elle n’a pas accès, comme le suggère le philosophe alchimiste Coton-Alvard. La lumière de mon esprit, enfouie, enkystée, prisonnière dans sa gangue matérielle, psychique, temporelle, ne demande qu’à dissoudre les concrétions qui la pétrifient, ne demande qu’à se libérer du vide de la matière, entrer en harmonie avec la Lumière Universelle … d’où elle vient. Une libération qui, selon la Gnose, fait accéder l’Homme à la connaissance directe de la divinité. Cette Connaissance est une expérience vécue de la Lumière.

 

"Souviens-toi qu’Osiris est un dieu noir". Eliphas Levi disait que cet aphorisme était soufflé à l’oreille de l’initié, rappelant qu’Osiris Noumène (l’Osiris lumière) est ténèbre pour le mortel. Osiris, dieu démembré, putréfié, enveloppé, refaçonné, revivifié, plongé au coeur des ténèbres les plus profondes. Il est, pour les égyptiens, le Soleil noir et la Source de Vie. Chaque homme est appelé à revivre le mythe d’Osiris. Chaque homme est aussi appelé à retrouver le chemin de l’Arbre de Vie, planté au coeur du jardin d’Eden. La Bible dit qu’un chérubin se tient à la porte du jardin, en brandissant une épée flamboyante. Cette porte, il ne la défend pas avec l’épée, non, il la signale. L’entrée est là ! mais pour passer la porte, l’homme, qui a parcouru le monde de la matière au point d’être lui-même devenu matière, doit se dépouiller de la gangue réfractaire à la lumière, se laisser démembrer par l’épée, mourir à lui-même pour enfin laisser se dilater sa propre lumière. Je lis quelque part : "… Soi-même est la lumière, si petite fût-elle, qui réside au fond de tout être quelle que soit sa condition ... Rechercher, découvrir sa propre lumière intérieure, la définir, elle et ses besoins, puis la ressentir dans la dilatation de tout l'être qu'elle provoque avec l'intense joie qui l'accompagne, tout cela est inexprimable".

 

"De tout être, quelle que soit sa condition" : l’être humain certainement, mais aussi l’être animal, végétal, minéral … Le psychanalyste, avec "Connais-toi toi-même", mais aussi l’alchimiste avec V.I.T.R.I.O.L., aident à l’émergence de la lumière enfouie, à la faire circuler, à la libérer, l’un pour la libérer des noyaux psychiques, l’autre de sa gangue matérielle. Si dans la communauté des hommes, Jésus, Bouddha, Sahi Baba, Zarathoustra sont des êtres de lumière, la Pierre philosophale est l’être lumineux dévolu au monde minéral. Oui, il s’agit bien de faire naître sa Lumière, de la nourrir, de la faire grandir. Non pas pour la fondre dans le grand Tout, comme le suggèrent les adeptes du New-Age. Voilà bien, au regard de la psychanalyse d’ailleurs, un désir de régression infantile, de renoncement à la vie, dont le résultat immédiat est un abandon de sa liberté. Non. Sa lumière, il faut se la conquérir contre la lourdeur de la matière, se la forger, l’épurer. Se façonner un esprit lumineux, se fabriquer un corps de gloire, comme celui du guerrier Toltèque, afin qu’il puisse se présenter devant la Grande Lumière, vivant et libre, sans crainte d’être dévoré par la toute puissance. Au contraire se faire traverser par elle, alimenter sa propre lumière à la source de la Grande Lumière. Et, folie ! ajouter sa lumière à la Grande Lumière … Combat sans fin, lutte sans trêve contre la gravité de notre existence. Incroyable défi, folle espérance de l’homme mortel devant le mystère de l’éternité !

 

Dans la cérémonie d’initiation, le Vénérable porte l’épée flamboyante, celle du chérubin qui dispense la Vie et la Mort, qui balaye l’orgueil, qui dissout l’ego. Elle garde la porte de l’autre monde, celui de la source de la Lumière. Pour entrer dans ce monde, il faut passer au fil de cette épée-là. Avec son épée flamboyante, le Vénérable montre sa fonction de gardien du symbole, celui de la régénération de l’Homme par le travail de dissolution du moi, de l'enfantement de la lumière dans la douleur, loi immuable et nécessaire des initiations et des épreuves. Cette épée signale-t-elle l’entrée de la mystérieuse chambre du Milieu ? 

 

"Pas de catéchisme, pas de mode d'emploi, pas de guide non plus pour passer la porte : la franc-maçonnerie n'est pas une école qui a un programme d'enseignement ou des dogmes. Oh ! Elle suggère bien qu'il y a un chemin, mais elle laisse à l'initié le soin d'en trouver l'entrée et d'en tracer le cours. Initié certes. Mais seul ! De temps en temps quelques balises permettent à l'initié de se recaler s'il veut bien continuer sa route : élévation au deuxième grade, à la maîtrise, et puis les hauts grades... Des outils, des symboles, des mots et des signes lui sont montrés. Des émotions, des intuitions, des mythes émergent d'autres mondes, des états de conscience manifestent des fonds d'être. Des formules sèment des alertes : "Connais-toi toi-même" ... "On n'est jamais initié que par soi-même". Initié certes ... Mais seul ! Ouvrir le chemin, oui ! mais au milieu de ses propres ronces ! Chemin de solitaire. Des frères, occupés sans doute à suivre leur propre chemin, accompagnent le mouvement. Mais aucun n'est le guide. Aucun n'indiquera de direction. Personne au carrefour. Compagnons sur les voies de la lumière, mais pas forcément sur la même route ni aux mêmes étapes. Parfois des rencontres dans des auberges communes au hasard des cheminements. On se rencontre. On raconte. On rend compte. On échange, mais on ne dort pas forcément au même étage".  ( 1 ) 

 

Je repense à cette phrase : "Rechercher, découvrir sa propre lumière intérieure, la définir, elle et ses besoins, puis la ressentir dans la dilatation de tout l'être qu'elle provoque, avec l'intense joie qui l'accompagne, tout cela est inexprimable".  ( 2 )

 

Vivrai-je cet état de mon vivant ? Mon ego, matière entre toutes les matières, acceptera-t-il de laisser la lumière se dilater, mon être devenir un être de lumière ? Que se passe-t-il, que ressent-on quand on touche à l’être de lumière et à l'intense joie annoncée, même si cela est inexprimable comme on nous en prévient. Oui, comment dire l'inexprimable ? Poésie vint à mon secours et m'illumina :

 

Apothéose

  

Antoine, 16 novembre 2010            

Maj  8 12 2010

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10 novembre 2010 3 10 /11 /novembre /2010 22:17
Alexandrie, c’est comme cela que j’appelais le petit bout de jardin de mon vieil ami Alexandre, qui vivait perdu là-haut dans ce village de montagne qui m’a vu naître. Cette rêverie de voyageur solitaire est dédiée à cet ami, passé à l’Orient éternel en fin d’année dernière, ce qui me permet de re-évaluer pour l’occasion le temps passé avec lui, moi à parler de mes voyages, lui à raconter la vie de son jardin. Peut-être se moquait-il gentiment de moi, mais j’aimais quand il m’appelait : "le Voyageur" ...

 

Le Voyageur passait une grande partie de sa vie sur les routes du Monde et, heureux comme Ulysse, il revenait vers le banc de pierre, comme on revient sur ses pas, comme on revient boire à la source. Ce banc était à l’ombre d’un acacia. Là, comme à chaque retour de voyage, il retrouvait Alexandre. Ce jour-là, le vieil homme ne lui demanda pas d’où il venait, comme à son habitude, mais : "Alors, le Voyageur, que deviens-tu ?".

 

Que deviens-tu ? La question prenait le Voyageur au dépourvu. Cette question-là, orientée sur le soi en devenir, exigeait de mettre un peu d’ordre dans ses histoires, de les regarder en perspective. Elle appelait une réponse non pas sur l’écume des faits tels qu’il se les racontait, mais sur ce qui donnait sens à sa chevauchée du Monde. Cette question appelait une réponse, non pas sur la trivialité des anecdotes, mais sur l’essence même du Voyage.

 

Des histoires, des tas d’histoires, ne font pas forcément une Histoire. Mais y avait-il une réponse à la question ? Le Voyageur regardait les montagnes qui l’entouraient et qui avaient été le berceau de ses rêves d’enfance, de ses rêves de départ. Il ressentait maintenant le désir impérieux de savoir si sa vie avait suivi un semblant de chemin ou si, en fin de compte, elle n’était qu’une errance, un bateau ivre. Un flot d’images le submergeait. Mais s’il voulait tirer quelque enseignement de ce qui avait été vécu, il devait s’arrêter sur quelques fragments de vie, à ses yeux remarquables. 

 

Ainsi, UN JOUR QU’IL AVAIT perdu ses papiers dans le sud algérien, le Voyageur s’était assis sur le bord de la piste, sans un sou en poche, pour constater que sans identité et sans argent, il n’avait plus aucune existence aux yeux du douanier du poste frontière, enfin pas plus que celle du chien galleux à qui il donnait des coups de botte. Que la reconnaissance de l’Autre dépendait de ce qu’il avait ou pas, et non pas de ce qu’il était. Qu’il y avait un monde entre l’existence et la reconnaissance.

 

UN JOUR QU’IL AVAIT été impliqué dans un accident de voitures sur les routes du Kerala, un accident mortel, le Voyageur avait forcé son jeune chauffeur indien à toucher le corps de l’enfant écrasé par le camion, pour lui incorporer la notion physique de la mort, notion qui lui était complètement étrangère. Mais Le Voyageur avait oublié qu’il était dans le pays du Bhagavad Gita et de la soumission à la loi du karma. Le jeune chauffeur indien avait ensuite repris le volant, et comme si rien ne s’était passé, s’était remis à foncer dans la foule, klaxon bloqué. Le Voyageur avait alors accepté l’idée que son destin puisse dépendre de cette incompréhension.

 

UN JOUR QU’IL AVAIT acheminé des vivres dans le Sahel pendant les grandes années de sècheresse, le Voyageur avait rencontré un petit groupe de Peules, des femmes isolées, résignées à la mort qui semblait les attendre dans le creux de ces ravins perdus. Les hommes étaient partis sauver le peu de bétail qui leur restait, partis là-bas, quelque part dans le sud, vers les puits de Maradi. Les reverraientelles jamais? Une femme vint le voir pour lui demander de sauver sa fille. Elle n’avait plus rien, et n’était pas sûre de lui donner à manger demain. " Prends-la, dit-elle, je te la donne, emmène-la avec toi ". L’enfant était belle, il y avait de la fierté et de la vie dans ce regard. Elle se tenait là devant lui, prête à partir, à tout quitter : elle avait fait son choix. Lui aussi, il eut à choisir, et il choisit de laisser l’enfant à son sort. Et toute sa vie, ce regard lui rappellera que l’autre choix l’aurait engagé totalement, mais que n’importe quel choix bouleverse toute une vie.

  

UN JOUR QU’IL AVAIT été porté par la prière des foules blanches se prosternant d’un même coeur vers Allah sur l’immense parvis de la mosquée d’Ispahan, un jour qu’il avait suivi sur les routes poussiéreuses du Maharastra les milliers d’adeptes qui se rassemblaient autour du gourou Saï Baba, comme une volée de papillons cherchant la lumière, un jour qu’il avait cheminé corps contre corps, le visage couvert de pigments, comme tous ces milliers de pèlerins venus vénérer la danse de Shiva dans la pénombre de la grotte sacrée de l’île d’Elephanta, un jour qu’il avait été pris de compassion à Lourdes devant les regards de ferveur exaltée des paralytiques en procession, implorant Dieu de les guérir, un jour qu’il avait senti son corps se fondre dans les pulsations de la transe vaudou qui avait saisi les centaines de fidèles réunis dans la cathédrale pourtant très catholique de Cotonou, à chaque fois, à chaque fois, le Voyageur se demandait si l’émotion des hommes, l’émotion religieuse, l’émotion corporelle, la ferveur vibratoire et collective, n’était pas en fait la vraie nourriture des dieux.

 

UN JOUR QU’IL CONTEMPLAIT la nuit étoilée dans les montagnes désertiques du Hoggar, dans cet ermitage de prière perdu entre deux immensités, celles du Ciel et de la Terre, le Voyageur avait entendu sa compagne de voyage murmurer quelques vers d’un poème qui lui revenait en mémoire. C’était Booz endormi, de Victor Hugo :

 

Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;

Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre

Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,

Immobile, ouvrant l'oeil à moitié sous ses voiles,

Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été,

Avait, en s'en allant, négligemment jeté

Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.  

 

Puis une voix s’était élevée dans le silence, un chant, beau comme une prière. Le Voyageur s’était alors demandé si l’émotion ressentie, et partagée, devant tant de beauté et une si belle harmonie, oui si la Beauté et l’Harmonie elles-mêmes n’étaient pas un avatar, n’étaient pas un leurre de l’esprit pour rendre supportable la question (la seule vraie peut-être), la question lancinante, torturante, fichée dans le creux de chaque cellule de nos corps : celle de la trajectoire éphémère de notre être dans l’effroyable infini du vide.

 
UN JOUR QU’IL AVAIT trouvé un nouveau-né, abandonné dans une décharge de Bombay, un matin de Noël, le Voyageur avait remué ciel et terre pour essayer de le sauver. Cet enfant de Noël était devenu le sien. Mais il n’y avait pas eu de miracle : l’enfant était mort le soir même. Ce ne fut pas le seul mort : ce jour-là, le Voyageur enterrait définitivement Dieu, et son cynisme.
 
UN JOUR QU’IL AVAIT vainement tenté, dans leur cellule de prison partagée, de lire une pensée, un sentiment, dans les yeux de cet opposant politique dahoméen alors qu’il ne lui restait plus que cinq minutes à vivre avant d’être fusillé au poteau. Eprouvait-il de la peur, de l’indifférence, du regret, de la révolte, était-il saisi d’un impossible désir de vengeance, pensait-il à sa mère ? Le Voyageur aurait aimé accrocher dans ses yeux de la haine, de la colère, du défi, enfin quelque chose ! Mais là, rien. Arrivé au terme de son chemin, l’homme s’était retiré du monde et déjà regardait l’autre côté de la rive. Dans ces yeux vides, le Voyageur ne voyait plus que le reflet de sa propre angoisse devant l’inexorable échéance.
 
 
UN JOUR QU’IL ETAIT miné par des mois d’agressions, excédé par les vols incessants et les peurs accumulées, les attaques, le Voyageur avait eu le pouvoir de décider de la vie d’un homme, un assassin, un voleur. Dans ce coin du monde gangrené par une incessante guerre civile, la vie ou la mort de cet individu n’avait aucune importance. Celui-là allait payer pour les autres … Là, ce jour-là, il comprit qu’il était arrivé à une borne. S’il la franchissait, qui serait-il ? Pourrait-il revenir intact ?
 
Le Voyageur prenait conscience que ses expériences, et toutes celles qu’il avait accumulées dans sa besace, l’avaient poussé progressivement vers des territoires limites, aux frontières de son monde intérieur, aux confins de son esprit. Là, pas de carte pour se repérer : les taches blanches, ces terres non visitées sur la carte du monde, n’étaient pas celles qu’il avait rêvé de parcourir dans son enfance, quand il était plongé dans le "Journal des Voyages et des Explorateurs". Non, ces "terrae incognitae", ces terres inconnues, étaient bien les siennes, lovées en lui, dans les recoins de sa psyché. Ses voyages l’avaient laissé là, comme la mer en se retirant découvre un nouveau paysage. Il était confronté à ses limites, à ses repères, à l’idée qu’il se faisait de lui, à l’idée qu’il se faisait de l’Homme.
 
Alors pour retrouver l’esprit du voyage, il entreprit le voyage de l’esprit. Suivant l’antique recommandation des sages, "visita interiora terrae …", il avait remué les entrailles de sa terre, cette terre où pour renaître, il faut mourir à ses propres idées, à ses propres convictions. Mourir à sa propre histoire. Désapprendre ce que l’on croit savoir. Cette exploration, commencée il y a des années, durait encore. Il était devenu un voyageur de la Solitude, mais, en route, il avait trouvé sa lumière, son étoile, et désormais, il ne craignait plus de se perdre. Un jour, à l’aube du Millénaire, cette lumière avait été symboliquement portée avec d’autres, là-bas, au bout du monde, en Terre de Feu, et cette lumière continue de scintiller dans un océan de tempêtes. Ce fut l’une des choses les plus inutiles et les plus belles qu’il ait jamais faite : pour cette bande d’illuminés, une étincelle d’espoir pouvait chasser les ténèbres. 

prisedevueSur le chemin, il avait rencontré d’autres voyageurs, des chasseurs de Lumière comme lui. Certains la cherchaient dans la pierre-matière, d’autres dans la pierre-esprit. Il s’était joint aux uns, qui travaillaient avec la Lune sous la voûte étoilée ; les autres l’invitèrent à descendre dans la nuit d’un cabinet de réflexion et quand il était sorti des ténèbres, ils l’avaient reconnu comme un frère. Le voyage continuait. Il savait désormais que c’était un voyage vers la Lumière ...
La lune et le pavé mosaïque - Modillons - Chapelle de la Chartreuse Saint Jean du Liget (37) 
 
Alexandre avait écouté attentivement le récit du Voyageur, sans l’interrompre. Attaché à sa terre, à son jardin et à ses oliviers, le vieil homme n’avait guère quitté son village. Le cirque des montagnes qui l’entouraient était depuis longtemps son seul horizon, et son jardin, bordé de pierres sèches, le creuset de ses méditations. Il y eut un moment de silence. "Tu sais, dit Alexandre, pensif, au fond, tous les deux, on cherche à comprendre le sens de tout ça - et il faisait un geste large en montrant la montagne, le ciel … - : toi, tu dois parcourir le monde et faire tous ces voyages, vivre toutes ces aventures … Moi, tous les matins, depuis soixante ans, je vais dans mon jardin. Au bout du compte, comme toi, il ne me reste que des questions … La vie, la mort, tu sais ... Tu vois cette fleur qui se fane, qui est en train de mourir. En fait elle finit de chanter sa vie … " .
 
Alexandre est mort en septembre dernier. Restent le banc et l’ombre de l’acacia qui gardent le souvenir de ses paroles vivifiantes. Le Voyageur sait aujourd’hui, comme Alexandre, que tout homme, tout être, est un véhicule de la Vie. Que ce n’est pas lui qui voyage, mais qu’il est cheminé par l’Esprit. Que tout Homme est en lui-même un voyage. Que ce Voyage dans l’Eternel Présent est le Mystère. Et il attend l’instant, cet instant ultime, où comme Alexandre, comme toute la multitude, il se retrouvera seul, en face de l’autre rive, en savourant les derniers pas de son Voyage. Peut-être aura-t-il le désir de chanter une dernière fois ce poème de Boris Vian, cet hymne à la Vie, qui l’avait jeté sur les routes du Monde :
Je voudrais pas crever
Non monsieur non madame
Avant d'avoir tâté
Le goût qui me tourmente
Le goût qu'est le plus fort
Je voudrais pas crever
Avant d'avoir goûté
  La saveur de la mort ...
 

Antoine, 10 novembre 2010           

MAJ 30 11 2010  *

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15 octobre 2010 5 15 /10 /octobre /2010 08:49

 

alchimie2Quand vous trouvez une porte,

Il vous faut sa clé ;

Et quand vous trouvez une clé,

Il vous faut sa porte ...

Et le monde est si bien fait

Que toute porte a sa clé

Et toute clé a sa porte.

Et le monde

N'est qu'un labyrinthe de portes ouvertes

Qui font semblant d'être fermées ...

  

Si vous voulez vous y perdre,

Ne lâchez pas votre clé

Et ouvrez, ouvrez ...

 

La porte dont je vous parle

N'est visible qu'ouverte.

Et pour l'ouvrir

Il faut non pas trois,

Mais trois fois trois clés.

Pas trois, ni six,

Mais bien neuf clés ... 

 

Et tant que vous n'aurez pas trouvé la neuvième clé

Toutes les autres n'ouvriront rien

Et l'on vous tiendra pour fou

Et l'on dira :

"Voyez le fou, avec ses clés" ...

 

Puis vous trouverez la neuvième clé.

Alors, ayant franchi la porte,

Epargnez-vous de revenir pour crier :

"J'ai trouvé, j'ai trouvé" ...

Car, dans la porte invisible,

Nul ne vous verra plus

Et votre cri sera muet.

Epargnez-vous donc de revenir ...

   

                                                                                                   "Les invisibles"

           Les deux voies de la connaissance
                    Exotérisme : livre ouvert
                    Esotérisme : livre fermé
         
           Cathédrale Notre Dame de Paris
          Façade Ouest - Trumeau du Portail Central

 

Eusthènes, 15 octobre 2010         

 

 

MAJ 30 11 2010 

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